12.08.2007

181. Rémy de Gourmont : "La prose de madame de Noailles".

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Nous connûmes bien des sortes de romantiques. Il y en eut d'exaspérés, il y en eut de doux. La gamme descend de Victor Hugo à Gérard de Nerval. On n'en vit presque aucun, cependant, et pas même Alfred de Musset, abdiquer toute raison : le plus fou eut ses heures de sagesse, je veux dire des heures où l'intelligence reprenait le gouvernement de la sensibilité. Il n'y a qu'une exception : George Sand.
Je ne voudrais pas comparer Mme de Noailles à George Sand : elle ne le mérite pas encore tout à fait, et il faut espérer qu'elle ne le méritera jamais entièrement. Mais enfin, toutes deux sont femmes, et elles en abusent. Le mérite de Mme de Noailles est d'en abuser avec élégance. De plus, elle écrit dans une jolie langue, toute fraîche. Son style a des grâces et même des enchantements : la lisière d'un bois, le matin, avec un pré qui descend vers un ruisseau, et toutes sortes de feuilles, de fleurs, d'herbes, de bêtes, de bruits, de lueurs. George Sand, que Nietzsche a si bien nommée « la vache à écrire », écrivait en effet comme un ruminant ; le ruminant passionné n'en est pas moins un ruminant.
Quelques-uns des plus agréables écrivains d'aujourd'hui, en prose ou en vers, étant des femmes, il est difficile de prétendre que la femme n'est point faite pour la littérature. Si c'est pour elle un métier factice, est-ce donc pour l'homme un métier naturel ? L'homme, de même que la femme, est fait pour vivre sa vie et non pour raconter des vies qu'il n'a pas vécues. Il faut une grande habitude de la civilisation pour supporter sans rire l'idée qu'il y a à Paris deux ou trois mille créatures humaines qui vivent enfermées en de petites chambres, la tête penchée, les yeux vagues, une plume aux doigts. Cela est d'autant plus comique que le résultat de ces écritures, hâtives ou fiévreuses, demeure généralement inconnu. Les hommes persévèrent longtemps. Plus pratiques, les femmes désirent toucher rapidement le but. Chaque nouvel éditeur, chaque nouvelle revue, chaque nouveau journal voient venir à eux des martyrs de l'espoir littéraire qui avouent détenir en des tiroirs des douzaines de romans inédits. Il est très rare que les femmes soient aussi tenaces ; cependant, comme le nombre de celles qui écrivent s'accroît sans cesse, le moment approche où, aussi peu favorisées que les hommes, elles devront attendre et vieillir, en pleurant sur les moissons de leur génie.
Présentement, elles sont à la mode. M. Maurras en a compté quatre, dont le talent de poétesse ne le cède au talent de poète d'aucun de leurs contemporains. Quatre, c'est peu. Il y en a d'autres ; il y en a quatre ou cinq autres, au moins : je pense que les dieux ont voulu qu'elles soient neuf, comme les Muses. Presque toutes rédigent, alternativement des romans et des poèmes ; la plus célèbre est Mme de Noailles.
Si le romantisme pouvait renaître, l'auteur de la Domination en serait le thaumaturge. Aucun écrivain d'un talent égal n'a paru, depuis George Sand, qui se soit aussi follement laissé conduire par le sentiment et par le caprice. Peu d'hommes, même de ceux qui n'ont pas beaucoup de suite dans les idées, seraient capables de concevoir un roman aussi désordonné et aussi obscur que la Domination. Mais, concevoir ? Qu'y a-t-il de conçu en un tel livre, si ce n'est le titre et les premières pages ? C'est un gazouillis d'oiseau lyrique, et presque rien de plus. Il vole, cet oiseau, il plane, il redescend ; il nage alternativement dans tous les azurs, celui des cieux, celui des eaux, celui des âmes, celui des yeux.[...] La nature de Mme de Noailles semble être de s'arrêter à moitié chemin, de s'asseoir et de songer qu'il est doux d'avoir oublié le but de son voyage. Celui qu'elle vient de nous conter se perd dans les brumes qui ont caché au pèlerin la cime de la montagne, mais avec quel charme elle nous les décrit, ces baumes, et que d'azur encore jusque dans ces ténèbres !
La Nouvelle Espérance était l'histoire d'un égoïsme féminin ; la Domination aurait pu être l'histoire d'un égoïsme masculin : ce n'en est que l'ébauche, et à peine visible.
C'est un jeune homme qui se croit destiné à conquérir le monde. Son ambition touche à la folie : « Que mon jeune siècle s'élance comme une colonne pourprée, et porte à son sommet mon image ! » Ayant publié un livre qui est remarqué, il compare ses ivresses à celles qui, sans doute, au même âge, troublaient le « jeune Shakespeare ». Tout cela est exposé longuement, sans ironie aucune ; on croit à un essai de caricature, c'est une intention d'épopée.
Cet amant prématuré de la gloire se destine également à être l'amant de beaucoup de femmes :
« Les femmes, dit-il, ne me font pas peur. »
Une troisième ambition doit tenter un homme si ardent. Il médite avec émotion cette phrase célèbre : « César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre. » Alors, l'éclat de ces deux noms divins, ces larmes, et ce qu'il y a chez le héros d'humain et de surhumain fondirent le cœur du jeune homme, exaltèrent en lui l'orgueil et l'âpre volonté. »
Tel est le thème triple et unique du roman. On songe à Balzac. Mais Balzac lui-même recule. Il y a des limites au génie. Raconter les actes, développer la psychologie d'un homme qui va être à la fois Shakespeare, Don Juan et César, qui cela pourra-t-il jamais tenter ? Une jeune femme sourit avec nonchalance ; elle a lu des contes de fées où il arrive des choses encore plus merveilleuses. Mais dans la Domination, il n'arrive rien que des histoires d'amour. Le héros de Mme de Noailles n'est même pas Don Juan ; il est l'amoureux, le très ordinaire amoureux, celui des aventures qu'il est plus difficile d'éviter qu'il n'est glorieux de les avoir connues.
Depuis George Sand et Musset, Venise est le seul cadre qui convienne aux amours romantiques ; il faut, paraît-il, à certains épanchements, l'abri des gondoles. On ne peut pas être lyrique dans un compartiment de chemin de fer ; l'usage s'y oppose ; la gondole, cependant, autorise les plus sublimes divagations. Venise ! Là seulement on peut aimer avec distinction. Il y a aussi Bruges-la-Morte. Mme de Noailles n'a pas manqué de faire participer cette ombre illustre aux émotions de son héros. Héros, du moins, de l'impertinence, car, chose singulière, ce roman, écrit par une femme, respire le dédain de la femme, créature sans importance et qui n'existe que dans le désir de celui qui les aime. C'est une idée qui n'est pas tout à fait déraisonnable, et les femmes elles-mêmes semblent l'admettre, car elles sentent bien qu'elles ne vivent plus dès qu'on cesse de vivre pour elles. Elles ont encore plus besoin d'être aimées que d'aimer, encore qu'il leur soit cruel de détester qui les aime. Mais, vraie pour la femme, cette idée serait-elle fausse pour l'homme ? Si différentes que soient les manifestations extérieures de la sensibilité dans l'un et l'autre sexe, son essence est la même. On voit d'ailleurs, dans la recherche de l'amour, les femmes montrer une réserve qui prouve que leurs besoins d'affection ne sont pas irrésistibles. Les femmes se laissent séduire ; mais les hommes, bien plus encore, et bien plus facilement.
Voici les aphorismes de Mme de Noailles sur l'irréalité de la femme. C'est son héros qui parle, Antoine Arnault : « Oui, toutes les femmes, toutes ces princesses de la terre, elles ne peuvent que plaire, et, si elles ne plaisent point, elles sont mortes : voilà leur sort. Elles n'ont pas d'autre réalité que notre désir, ni d'autre secours, ni d'autre espoir. Leur imagination, c'est de souhaiter notre rêve tendu vers elle, et leur résignation, c'est de pleurer sur notre cœur. Elles n'ont pas de réalité, une reine qui ne plairait pas à son page ne serait plus pour elle-même une reine. »
On lisait dans un petit roman, paru il y a quelques années et que je ne nommerai pas : « Le privilège de vivre ! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule entre vos pareilles ! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait souffrir. » Les paroles de Mme de Noailles résument assez bien ce livre peu connu, et qui passa en son temps pour paradoxal. Cependant, comme toutes les femmes, elle exagère : et puis, ce n'est pas tout à fait la même chose de se réaliser dans la douleur ou de se réaliser dans le plaisir.
L'impertinence d'Antoine Arnault n'est ici que psychologique. D'autres hommes, qui ne le valent pas, ont sur les femmes des opinions plus bizarres encore et plus excessives. Où son insolence égoïste dépasse en horreur tout ce que l'on peut imaginer de la dureté grossière d'un amant repu, c'est quand il écrit, en la quittant, à une femme qui souffre déjà à cause de lui : « Quelle part de vous ai-je aimée en vous, je ne sais. Je me suis aimé moi-même sur votre douce et claire beauté. » Et ceci encore : « Oubliez-moi, et plus tard, si vous aimez l'orgueil, qu'il vous soit cher de penser que c'est vous que, dans Venise, Antoine Arnault a aimée... C'est vous qui chanterez dans mes livres au regard des jeunes hommes. Petite immortelle qui sans moi fût demeurée secrète, une dernière fois je vous contemple comme une créature vivante, et maintenant j'entre avec vous dans le jardin des souvenirs, âme endormie et divine... »
Seulement, la délaissée n'aura pas même la consolation, bien médiocre pour une femme qui aime, de figurer en quelque roman libertin, thème de descriptions trop claires, car Antoine Arnault n'écrira plus. Il se marie, devient amoureux de la sœur de sa femme et meurt en même temps qu'elle, sans que l'on sache de quoi, ni pourquoi, quand l'auteur, ennuyé de ce roman absurde, le clôt brusquement, sans aucune explication.
Des romans absurdes, il en paraît tous les ans des centaines ; mais celui-ci a cette singularité de déceler en même temps un très grand talent et même une sorte de génie du style. On s'est amusé à piquer, çà et là, dans ces trois cents pages, quelques phrases d'une correction équivoque : s'il fallait noter toutes les images délicieuses et neuves dont il est rempli, il serait plus court de transcrire le volume tout entier. Etant donnée l'incohérence de cette histoire, c'est du lyrisme intempestif, mais c'est du lyrisme.
Ainsi que le Visage émerveillé, on acceptera la Domination comme poème ; on en lira quelques pages, en oubliant qu'elles font partie d'un ensemble, car cet ensemble est incompréhensible.
« La sensibilité, a dit Maurras, à propos de la comtesse de Noailles, diffère de l'art ; mais elle est la matière première de l'art. » C'est très exact. Ici la matière première est restée à l'état naturel, ou à peu près. On ne nous a pas donné une œuvre d'art, mais seulement les éléments avec lesquels cette œuvre, si les dieux l'avaient voulu, aurait pu être édifiée. Ils ne l'ont pas voulu. Ils ont laissé la femme étouffer le romancier, et le sentiment étouffer dans la femme le peu de raison constructive dont son intelligence était capable.
Ne jugeons pas les femmes qui écrivent d'après les vieux principes, qui furent posés par des hommes, pour des hommes. Il ne faut leur demander que ce que leur nature leur permet de donner. Cela peut très bien être supérieur, en certaines parties, à ce que donneraient les meilleurs d'entre nous. Mais il est surtout nécessaire que cela soit différent. Voici une femme qui écrit sans se guinder à imiter le ton des hommes : c'est déjà un grand mérite, et c'est un grand charme. (rédigé en 1905)
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A consulter :
Léon-Paul Fargue, « Présence d'Anna de Noailles », Portraits de famille, J. B. Janin, 1947,
Jean de Gourmont, « Comtesse de Noailles », Muses d'aujourd'hui. Essai de physiologie poétique, Mercure de France, 1910

180. René Mossu : "Les secrets d'une frontière".

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Si les objets inanimés ont l'âme que leur prêta le poète, le frêle esquif a souffert davantage du génie de la destruction de son bourreau que de ses coups. Naguère, pendant les belles soirées d'été, quand le mystère de la nuit rejoignait le mystère des eaux, les cris de la jeunesse exubérante se mêlaient aux chants' des dîneurs, attirés sur les terrasses par la friture. Et les batelets manquaient de chavirer en même temps que les cœurs.
Heureux temps ! Celui où les bateaux-salons étaient les traits d'union mouvants de deux pays. Maintenant ils nous fuient par ordre, à regret, semble-t-il, car ils paraissent, de Nyon, mettre le cap sur Excenevex, puis brusquement se ravisent et se tournent vers Morges, sous l'effet d'un brusque coup de barre. Ils n'osent même pas s'aventurer dans les eaux occupées. Chaque jour, nous les suivons de halte en halte, quand ils ne se confondent pas avec le mur d'un parc ou la façade d’une maison. Nous les citons aussi : "Le Vevey" entre en rade d'Ouchy. Ou bien :  "Le Simplon" cingle vers Hermance.
Il arrive que nous les perdions de vue ; c'est qu'une baie les a absorbés ou que le soleil irradie les hublots au point que nous ne pouvons plus les fixer. Alors, nous guettons leur sortie de 1'anse où ils ont disparu entre deux pointes de terrain et jusqu'à leur réapparition, nous sommes impatients. Combien de mois, d'années s'écouleront avant que nous puissions distinguer la casquette cerclée d'or du maître timonier, avant que gémisse la corde sur les piliers de nos escales ?
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A la frontière suisse. Le document ci-dessus est un Autochrome Lumière, procédé photographique couleur très ancien, à base de grains d'amidon colorés sur plaque de verre. Les clichés, mis à disposition par Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, ont été réalisés entre le 16 et le 23 juin 1917 par le photographe Paul Castelnau (1880–1944).

179. René Mossu : "Les secrets d'une frontière".

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Il y a aussi les bruits que nous captons: le roulement des trains suisses dont les échos se répercutent, de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'au fond de notre solitude grâce à la nappe sonore du lac, le battement régulier des palettes d'un bateau, l'appel modulé des sirènes. Chers bruits que rien n'arrête, rien ... Les barques de pêche elles aussi, sont prisonnières. Elles portent un numéro matricule comme nos captifs dans leurs « stalags » .et sont enchaînées entre elles, comme des forçats. Rivées à de lourdes ancres dont l'usage est imposé, cadenassées deux par deux, liées par des câbles, elles grincent de colère sous les fers qui les domptent, malgré le clapotage, […] Elles avaient des noms charmants, évocateurs d'idylles, de l'amour simple mais profond des gens du peuple, des fleurs et des grandes aventures. […] Quand le printemps revenait, de Tougues à Meillerie, on les alignait, la quille dirigée vers le ciel, pour leur toilette annuelle. Ternies par l'eau et l'hiver, elles retrouvaient des couleurs vives, sous l'action des pinceaux, l'aspect pimpant du neuf Les patrons humaient l'air frais des matins légers de mai sur le seuil des maisonnettes ouvertes ou prenaient à pleines mailles les filets dressés sur les tréteaux. Dans les villages de la côte savoyarde, dont les maisons se pressent au bord du Léman comme pour mieux s'y refléter, l'odeur de la peinture imprégnait l'air.
Heureux temps ! Juin venu, les bateaux de plaisance se paraient de coussins de cuir rouge. Maintenant, ils meurent de sécheresse,' lentement, dans les, garages abandonnés; L'un d'entre eux, cependant, le plus racé, gît, sous trois mètres d'eau, éventré de la proue à la poupe, les varangues criblées de balles. Il se nommait Mistralette, en souvenir d’une jeune Provençale de passage, d'une belle fille aux yeux verts qui avait tourné la tête de plus d'un garçon, pendant sa villégiature. Vers minuit, la vedette chargée de la surveillance du lac, qui avait appartenu à l'administration des douanes françaises, avant d'être réquisitionnée par la marine royale italienne, puis de passer aux mains de la Kriegsmarine, avait surpris le léger cahot dans le faisceau lumineux de ses phares. Un couple enlacé s'y balançait au gré de la brise et appréciait fort ce plaisir défendu s'ajoutant, double attrait, à un fruit qui ne l'est pas moins et perdit nos premiers parents. Les amoureux avaient essuyé des coups de feu. Et le lendemain, les bateliers avaient vu un Feldgram, chargé d'une mission de vengeance, s'acharner sur la coque et la mutiler avec une joie sadique que des éclats de voix sarcastiques rendaient plus odieuse.

178. René Mossu : "Les secrets d'une frontière". 1


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Messages 178, 179, 180 : trois extraits d'un ouvrage de René MOSSU, Journaliste, Directeur du Messager de la Haute-Savoie de 1932 à 1970. Dans "Les secrets d'une frontière", publié en 1946 puis réédité en 1972, l'auteur relate avec talent des épisodes émouvants ou dramatiques, des anecdotes, des actions retentissantes ou héroiques de la période de l'occupation dans la zone frontière du Chablais.
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Notre rive doit ignorer l'autre. Sous la grille de la mairie, cette maison blanche posée au bord de la route, en dehors de l'enceinte fortifiée, et qui paraît appartenir à un autre village, tant elle détonne près des murs moyenâgeux, l'affiche officielle est intransigeante dans sa brièveté : Le lac est interdit. Peut-être, demain, ne pourrons-nous plus diriger nos regards vers Nyon qui, ce matin, prolonge son sommeil derrière un écran de brume, de cette brume légère et fragile que le jour naissant dispersera bientôt à grands renforts de lumière. L'eau aussi, nous est .défendue ; comme si elle pouvait ranimer nos forces défaillantes, mettre un terme à notre accablement. Nous ne pouvons ni remplir le creux de nos mains, ni nous pencher sur les pierres glissantes pour ramasser l'herbe arrachée au quai de Rolle, que les vagues bénies nous apportent, cette algue que nous aimerions presser sur notre cœur comme le bouquet d'amis sincères et éloignés.
Des amis ! Nous devons ignorer ceux d'en face. Nous sommes à l'index, isolés comme des lépreux. De l'autre côté du Léman, nous cherchons, à la dérobée, des images familières. Le Jura, décor de vacances, que nous regardions sans en retenir les détails; exerce sur nous, maintenant, une irrésistible attirance. Jusqu'à Genève, et même au delà, il étale, austère, ses bois de sapins.
De l'autre côté, de Prangins à Rolle, il fait, sur ses flancs, de larges concessions aux prairies, puis il s'efface soudain à l'arrière-plan pour laisser aux vignobles qui s’étagent sur les coteaux vaudois la meilleure place. Enfin, plus loin que Lausanne, montagne et collines se mêlent et leurs limites s'estompent en même temps que les aspérités de terrain se nivellent. Je ne sais quel instinct me pousse à mieux connaître les choses dont je suis subitement privé. Pourquoi les ai-je si longtemps dédaignées ? Nous cherchons aussi des points de repère pour en fixer définitivement l'emplacement dans notre champ visuel: l'échancrure de la Faucille, le, Grand Hôtel de Saint-Cergue surplombant son ravin, les pylônes rouges et blanc de Prangins dont les ondes portaient, aux quatre coins du monde, les paroles de paix de la défunte Société des Nations.

177. Maurice Clavel : "La lumière du lac". 3.

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3. La brume de lumière était toujours là. D'un jaune paille très tendre, elle se mêlait à des gris où se devinaient déjà les montagnes de Savoie. Bisontin les guettait. Il savait le combat qui allait se livrer entre l'ombre et la lumière. Il eût aimé regarder partout à la fois. Devant lui, où se creusaient des puits bleutés au fond desquels apparaissaient de manière fugitive des neiges et des terres mauves; à sa droite, où la masse des brouillards semblait s'épaissir et s'avancer vers lui; à sa gauche, où l'eau brasillait, fumait, accrochait le feu d'un soleil encore invisible mais déjà présent. Le cœur de l'incendie explosa soudain et de longues flammes vinrent lécher la rive jusqu'à ses pieds. Il sentit le long de son échine un frisson qui finit par l'envelopper tout entier.
Il dut lutter très fort contre une terrible envie de crier. En lui, une voix qui n'était pas tout à fait la sienne; une voix étouffée par l'émotion répétait :
« Bon Dieu, tu n'as jamais été aussi beau ... jamais ... jamais ... »
Bisontin se raidit. D'un revers de main" il essuya une larme et grogna :
« Est-ce que la lumière me ferait mal aux yeux, à présent? »
Puis il regarda de nouveau, pris par cette féerie qui n'était là que pour lui et qui semblait appartenir à un autre univers. Toutes ces lueurs et ces ombres mêlées entraient en mouvement, et c'était un peu comme si le lac tout entier· se fût mis à fumer, pareil à une soupe sur un grand feu, un feu dont les lueurs jouaient partout. Le vent ne venait pas vraiment du nord et chantait pourtant avec le même accent que la bise. Il malaxait cette vapeur, la poussait vers les lointains, la ramenait parfois jusqu'à la rive. Soudain, une large déchirure se creusa, toute dentelée d'or et d'argent, avec des gouffres bleus et violets. Au fond du plus profond et du plus large de ces gouffres, apparut une montagne blanche et mauve, aiguë, aux arêtes tranchantes conme celles des silex. Une montagne lointaine et qui, à cause de la lumière, paraissait si proche qu'on avait envie de la toucher.

176. Maurice Clavel : "La lumière du lac". 2.

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2. Cette nuit-là, le compagnon ne fit que 'plonger trois ou quatre fois dans un mauvais sommeil tout habité d'obscurité glaciale, et l'aube le surprit au sortir d'un de ces sommes. Elle était là, collée à la bâche dont tout un côté s'éclairait. Tout de suite le compagnon fut debout, encore sceptique.
Les autres dormaient toujours, mais Bisontin ne pouvait demeurer plus longtemps sans savoir. En silence, il ouvrit la portière de toile et descendit de voiture. L'aube était bien là, telle qu'il l'avait rêvée sans oser l'espérer. Elle s'avançait à sa rencontre, claire et luisante, offerte à la joie.
Le premier regard du compagnon vola en direction du lac, mais le rideau de peupliers et les haies d'épine noire portant une multitude de nids limitaient la vue. Personne d'autre n'était levé et Bisontin fut heureux de sa solitude. Il suivit la Morge qui s'en allait, amaigrie par le froid entre deux rives de glace. Il s'accrocha aux épines d'où tombèrent en crépitant comme un feu de gros paquets de givre. Le sol de feuilles gelées était sonore. Il pétillait, craquait, chantait sous la semelle. Bisontin traversa encore un taillis d'osiers, de joncs et de ronces pour déboucher enfin sur une longue plage que le soleil levant prenait en enfilade et faisait étinceler.
Le charpentier demeura un instant le souffle coupé. Quelque chose en lui venait de se nouer qu'il laissa se dénouer lentement avant de murmurer:
« Bon Dieu, je t'ai rarement vu aussi beau! » Il s'avança sur le sable et la vase durcis. Il s'arrêta au ras de la glace craquelée, givrée, bosselée, travaillée à la fois par les eaux et la chaleur des midis. Sous cette croûte tantôt blanche comme neige et tantôt transparente, venaient mourir les vagues. Un bruit cristallin se tenait là en permanence, dominé de temps à autre par le cri d'une mouette. Un instant, en présence de cette glace que striaient par endroits quelques traces de vase, Bisontin fut visité par le souvenir du visage pétrifié de Manet. Mais il chassa cette vision.

11.24.2007

175. Maurice Clavel : "La lumière du lac". 1.

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1. Le crépuscule n'avait pas encore fini de mêler l'eau et le ciel lorsqu'ils arrivèrent devant les remparts de Morges. Depuis la frontière, ils avaient marché trois longues journées durant lesquelles Bisontin avait souvent espéré le lac. Il se souvenait de l'émotion qu'il avait éprouvée la première fois qu'il l'avait vu de là-haut et il eût aimé que les gens du convoi entrent au Pays de Vaud avec cette même vision. Mais rien n'était apparu. Malgré la bise qui s'aiguisait comme une lame sur la paroi glacée des monts Jura, il demeurait assez de grisaille dans le bas-fond pour dissimuler le Léman. Alors, le compagnon s'était dit que, sans doute, ces paysans qui n'avaient jamais reniflé plus loin que le bout d'un sillon, resteraient insensibles à sa beauté. Le lac l'avait senti. Il se cachait. Mais il y avait Hortense et, sans se l'avouer vraiment, c'était surtout pour elle que le compagnon avait souhaité ce spectacle. Le spectacle n'était venu qu'au moment où le convoi atteignait le dernier dévers sur la vallée de la Morge. Une gifle de bise. Un coup de lumière pareil à un feu soudain allumé au cœur de la terre.
Puis plus rien. Juste de quoi couper le souffle à ceux qui n'avaient rien vu de semblable. Et les vapeurs du soir s'étaient refermées, un peu plus épaisses, tirant à elles la nuit tapie sous les montagnes invisibles.Bisontin pensa un instant à ces montagnes que les autres n'avaient pas encore aperçues, puis il fit claquer son fouet, car le pas des bêtes s'alourdissait. Ils passèrent le pont sur la rivière et suivirent la longue allée bordée d'ormeaux qui devaient avoir une trentaine d'années. Bientôt la nuit de lourdes tours et de longs bâtiments se profila, puis le chemin entra dans l'ombre que projetaient les murs de la ville sur les fossés et le pont couvert.

174. Une Nation Savoie : "Les Allobroges". 2/2.


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IV.
Déjà j'ai fait, oh beau pays de France
Sur tes sillons briller mon arc-en-ciel.
J'ai déjà fait pour ton indépendance
Les premiers pas, pays béni du ciel
Ecoute bien mes leçons salutaires
Et confiant en ta grande cité
Réveille donc les grands mots de tes pères
Fraternité, Fraternité, Amour, Egalité.

V.
Chez les humains toujours je fais ma ronde
Mon but unique est de les unir
J'espère bien faire le tour du monde
Et triompher dans un prompt avenir.
Je veux raser ces murailles altières
Qui, des tyrans, abritent les courroux
Je veux bientôt voir tomber les frontières
La terre doit être libre pour tous.

A la France

Je reviendrai quand la France avilie
Aura repris sa grandeur d'autrefois
Partout alors, allumant l'incendie
Je crierai de ma puissante voix
Debout, Français, le tyran qui t'opprime
Va ressentir bientôt mon bras vengeur
Et, le poussant jusqu'au fond de l'abîme
Je serai là pour le frapper au coeur.

Illustration : mon grand-père, Eugène, chasseur alpin.
Cliché pris à Annecy le 12 octobre 1914.

173. Une Nation Savoie : "Les Allobroges". 1/2.

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REFRAIN

Allobroges vaillants ! dans vos vertes campagnes
Accordez-moi toujours asile et sûreté
Car j'aime à respirer l'air pur de vos montagnes
Je suis la liberté.

I.
Je te salue, ô terre hospitalière
Où le malheur trouva protection
D'un peuple libre arborant la bannière
Je viens fêter la Constitution
Proscrit, hélas, j'ai dû quitter la France
Pour m'abriter sous un climat plus doux
Mais au foyer j'ai laissé l'espérance
En attendant, en attendant, je m'arrête chez vous.

II.
Au cri d'appel des peuples en alarmes
J'ai répondu par un cri de réveil
Sourds à ma voix, ces esclaves, sans armes
Restèrent tous dans un profond sommeil,
Relève-toi, ma Pologne héroïque
Car pour t'aider, je m'avance à grands pas
Secoue enfin ton sommeil léthargique
Et je le veux, et je le veux, tu ne périras pas.

III.
Un mot d'amour à la belle Italie
Courage à vous, Lombarde, je reviendrai
Un mot d'espoir au peuple de Hongrie
Forte avec tous et je triompherai.
En attendant le jour de la délivrance
Priant les dieux d'apaiser leur courroux
Pour faire luire un rayon d'espérance
Bons savoisiens, bons savoisiens je resterai chez vous.

11.23.2007

172. Jean René Clocher : "Une Nation Savoie".

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UNE NATION SAVOIE
Extrait de l'histoire populaire de la Savoie (1978 - Editions Gaillard à Yenne) par Joseph René Clocher, page 218 à 220

1/3. Celui qui visite la Savoie les jours d'inauguration, de fêtes ou de manifestations officielles est frappé par un air martial que les fanfares jouent après « La Marseillaise ». C'est l'hymne des Allobroges, celui qu'on pourrait appeler le chant national savoyard.

« Les Allobroges » portait primitivement le titre « La Liberté ». Personne ne sait exactement qui est l'auteur de la musique. Ce qui est certain c'est que cet air est connu par les soldats de l'armée sarde durant les durs combats de la guerre de Crimée contre les troupes russes. En 1856, après la guerre, la Brigade de Savoie est de retour sur notre sol et, à Chambéry, place Saint-Léger, on donne des concerts militaires. L'air ramené de Crimée y obtient un grand succès. C'est alors que les amis de Dessaix demandent à ce dernier de composer les paroles d'un hymne sur cet air si apprécié. Dessaix, d'origine savoyarde, est un médecin qui s'est engagé tout jeune dans la « Légion des Allobroges ». Par la suite, il fera partie des dix- huit généraux de l'Empire nés en Savoie. On le nomme comte en 1809 et en 1814 on le désigne pour défendre la Savoie contre les troupes autrichiennes.

Dessaix compose le texte durant l'année 1856 et l'hymne patriotique est interprété à Chambéry le 11 mai à l'occasion d'une fête commémorant le « Statut» par lequel Charles Albert avait octroyé un parlement élu aux citoyens. Le succès de cet hymne à la liberté est immédiat. En même temps qu'un engagement des peuples à se soulever contre les oppresseurs de l'époque c'est un hommage rendu à l'hospitalité de la terre natale qui accueille les proscrits. Voici les paroles originales de cet hymne dont il existe même des versions en patois.

171. Paul et Adolphe Joanne : "Lamartine".


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Tout à coup j'entendis à très peu de distance du cap les voix sonores et confuses de quelques hommes, auxquels le danger donnait l'accent grave de l'émotion contenue puis le bruit sec d'une rame ou d'un gouvernail qui se rompt et dont on jette le manche sur les planches sonores d'une embarcation en détresse. La poudre des lames nous dérobait tout, excepté les voix
Mais, au même instant, un immense éclair qui sembla entrouvrir le ciel devant nous sur la Dent de Jaman perça la brume et vint se répercuter sur l'écoute blanche d'un petit yacht qui cinglait à travers ces montagnes d'écume, la proue sur Genève, comme un goéland, une aile dans la lame, l'autre dans le nuage. Un beau jeune homme, d'une figure étrangère et d'un costume un peu bizarre, éiai t assis sur le banc du yacht. Il tenait d'une main la corde de la voile d'écoute, de l’autre le manche du gouvernail. Quatre rameurs, ruisselants d'écume, étaient courbés sur les rames.
Le jeune homme, quoique pâle et les cheveux fouettés par le vent, semblait plus attentif à la majesté de la scène qu'au danger de sa barque. L'éclair prolongé qui me l'avait montré le déroba à ma vue en s'éteignant. Nous n'entendîmes que le bouillonnement frémissant du sillage qui creusait les lames avec la rapidité du vent. Quelques secondes après, tout avait disparu, et la moitié d'une rame brisée vint s'échouer et clapoter à quelques pas de nous sur la grève.
- "Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle tourmente ?" m'écriai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se collaient au rocher à côté de moi.
- "Je le sais bien, moi, dit alors le mendiant qui n'avait pas encore pris la parole; c'est un lord anglais qui fait des livres et dont les anglais, résidant ou passant à Genève, vont visiter la maison de campagne près de la ville, sans jamais y entrer. On en parle en bien et en mal dans son pays comme de tout le monde. Quant à moi, je n'ai que du bien à en dire, car il me jette une pièce blanche et quelquefois même une pièce jaune toutes les fois qu'il me rencontre sous les pieds de son cheval".
-"Savez-vous son nom ?" dis-je au mendiant.
-"Je ne le sais pas bien, reprit-il; nous autres, nous ne savons jamais comment se nomment les étrangers qui viennent dépenser 1eur temps et leur argent à Genève; nous savons seulement s'ils sont de bon ou de mauvais cœur pour les pauvres: les bons ont toujours la main ouverte, les mauvais toujours la main fermée. Celui-là est bon, je vous le garantis, et je serais bien fâché qu'il lui arrivât malheur dans cette bourrasque".
Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible, mais qui ressemblait à un nom historique français Je lus quelques jours après dans le Journal de Genève que c'était un jeune et grand poète du nom de Byron qui avait couru un grand danger pendant cette soirée de tempête.

170. Paul et Adolphe Joanne : "Meillerie, Lord Byron".

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Meillerie, petit village de pêcheurs, n'était autrefois facilement accessible que par eau, car les rochers, qui portent son nom, et qu’ont rendus si célèbres J.-J. Rousseau et. Byron, descendaient à pic, semblables à d'énormes tours, jusque dans les eaux du lac, profond en cet endroit de plus de 252 mètres. « Une file de rochers stériles borde la côte et environne mon habitation, écrivait Saint-Preux à Julie. J'y ai trouvé, dans un abri solitaire, une petite esplanade d'où l'on découvre en plein la ville heureuse où vous habitez ... Vous connaissez l’antique usage du château de Leucate, dernier refuge de tant d'amants malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards. La roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir ».
En 1816, Lord Byron, se promenant en bateau sur le lac avec le poète Shelley, fut assailli par une tempête si violente, que, se débarrassant de ses habits, il se préparait à gagner le rivage à la nage, lorsqu'un coup de vent jeta le bateau contre les rochers de Meillerie.
Dans le dixième entretien de son cours de littérature, M. de Lamartine raconte ainsi cet épisode de la vie de Lord Byron : Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer personne sur ces grèves désertes … Je ne m'entretenais qu'avec les flots et les brises du lac, qui n'avaient à me dire que ce que leur disaient les vagues et les mélancolies de la nature, moins vagues et moins mélancoliques que mon cœur où ils résonnaient.
Un soir, je fus surpris par un grand orage mêlé de tonnerre et de vent. Il éclata tout à coup sur les hauteurs de Thonon et d'Evian; il souleva en quelques minutes sur le lac des lames plus courtes, mais aussi creuses et aussi écumantes que celles de l'Océan. Je cherchai un abri contre les premières ondées de pluie sous un petit rocher qui s·avançait en demi-voûte le long du rivage; deux petits bergers du pays et un vieux mendiant de Genève, qui regagnait la ville, sa besace pleine de châtaignes et de morceaux de pain, s'y étaient abrités avant moi. Ils se rangèrent pour me faire un peu de place. Nous nous assîmes sur nos talons pour attendre la fin de l'orage. La mince voûte de rocher tremblait· au coup du tonnerre, et les lames, pulvérisées en brouillard par le vent, montaient jusqu'à nous et nous mouillaient de leur écume presque autant que la pluie. (suite 171)

169. Paul et Adolphe Joanne : "Amphion".


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169, 170, 171 : trois extraits de l'ouvrage ancien de Paul et Adolphe JOANNE, et E.B de REYLE consacré à la rive française du Léman.Un fac-similé de cet ouvrage peut être consulté à la médiathèque Charles RAMUZ à Evian
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Amphion possède des eaux ferrugineuses froides, qui eurent autrefois une grande vogue. La source sort de terre au bord du lac, sous un hangar, près d'un petit bâtiment, entouré d'un portique et d'une terrasse. Le Casino attire maintenant chaque année à Amphion un certain nombre de joueurs. Des omnibus font un service régulier entre Amphion et Evian. La route côtoie le lac.
Evian […] chef-lieu de mandement, est une ville de 2000 habitants
De la plage d'Evian et de la gracieuse colline de Saint-Paul qui la domine, on aperçoit la rive suisse sur une étendue de plus de 12 lieues ; à gauche le Jura dans le lointain; à droite les Alpes vaudoises, et en face, au-delà du Léman, la chaîne entière du Jorat, couverte de villes, de villages et de maisons de campagne.
Les eaux d'Evian ne sont utilisées que depuis la fin du siècle dernier. Cependant, de l'avis des médecins les plus compétents, il est des circonstances où elles ne pourraient que difficilement être remplacées par d'autres. Elles sont surtout employées en boisson, et efficaces dans le traitement des affections catarrhales de la vessie et des reins. On s'en sert aussi avec succès contre certaines gastralgies. La source Bonnevie, qui jaillit dans un assez bel établissement situé au centre de la ville, alimente les bains et deux buvettes; elle est froide : sa température atteint à peine 12° centigrades. Sa limpidité et sa transparence la font ressembler à l'eau de roche. Elle n'a ni odeur ni saveur. Sans le secours de la chimie et le témoignage de l'observation chimique, il serait impossible de soupçonner que c'est une eau minérale.
A Neuvecelle, village situé à 10 min. d'Evian, on va visiter un châtaignier gigantesque dont le vaste tronc creux pourrait contenir plusieurs personnes, et dont les branches couvrent une vaste étendue de terrain. L'entrée de la prairie dans laquelle il se trouve coûte de 10 à 15 centimes.
D'Evian on peut faire en 4 ou 6 heures l'ascension de la Dent d'Oche, haute de 2434 mètres, par Saint-Paul, la Plagne, Bernex, Trossier et Chermet. A Larringe, on voit le Mont-Blanc. De Larringe on peut gagner directement la Vernaz par pont sur la Dranse.

11.22.2007

168. Rémi Mogenet : "Le chant des auteurs vivants de Genève".

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Le chant des auteurs vivants de Genève

En vérité, Haldas a saisi de la ville
L’âme extraite des monts du Jura ou des Alpes ;
L’éclat doré qu’à l’ouest du ciel ses pigeons palpent
Fut fixé dans ses vers par l’art d’un elfe habile.

Mayor, qui récemment encor foulait ses rues,
Restitua l’humour que créa son esprit ;
Et dans sa bouche d’or digne et noble on surprit
Des joyaux descendus de hauteurs disparues.

Le sommeil, ô Genève, a semblé t’alourdir,
Et tes vieilles maisons dans des cieux de saphir
Voient leurs tuiles se perdre et fondre et disparaître.

Mais parfois, de ces toits de cristal éthéré,
Choient de fines lueurs, dont bientôt on voit naître,
Un trait sublime et pur et partout admiré.

167. Rémi Mogenet : "Le chant des auteurs morts de Genève".

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Genève, la plaine de Plainpalais (gravure ancienne)
Source : http://www.geneve.ch/

Le chant des auteurs morts de Genève
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Mais où sont tes auteurs, noble et digne Genève ?
Par Staël la Germanie fut connue à la Gaule ;
De tous les écrivains Töpffer fut le plus drôle ;
Rousseau de ta Cité fit un doux et beau rêve.

Je n’oublie pas Amiel, le plus grand philosophe
Que la France ait connu depuis Descartes même ;
Cingria, lui aussi, porte le diadème
Qui couronne les preux dont l’argent est l’étoffe.

Pourtalès de la ville écrivit les chroniques ;
Potocki et Beckford, artistes fantastiques,
Ont appris le français sur les bords du Léman.

Où sont tous ces Génies, qui prirent forme humaine
Pour éclairer le fil serti de diamant
Qui commence à Saint-Pierre et qui jusqu’aux dieux mène ?

11.19.2007

166. Rémi Mogenet : "Léman".

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Membre correspondant de l’Académie florimontane (1), professeur de lettres en Haute-Savoie, Rémi MOGENET, parisien d’origine, aime faire partager le plaisir qu’il a eu à découvrir la Savoie à travers la littérature.

Il est l’auteur de trois ouvrages :
- La Nef de la première étoile
Paris, librairie-Galerie Racine, 1999
- Aphorismes ésotériques (Ramiel de Saint-Genys), Samoëns,
Editions LeTour, 2003
- Poésies d’Ombre Pâle,
Editions LeTour, 2007

Les trois poèmes reproduits ici (166, 167, 168) sont extraits de ce dernier ouvrage et publiés avec l'aimable autorisation de l'auteur que je remercie.
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Courriel : marcmogenet@wanadoo.fr
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Léman
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Œil vivant dans le sein d’un royaume défunt,
Tu fis don d’un visage aux Alpes crénelées.
Le fil tourbillonnant te lie, âme, et chacun
Contemple ta puissance, aux crêtes étoilées.

Le sentiment est lourd, lorsqu’il fond au creuset ;
Des cercles scintillants l’enchainent sous la Lune.
Et puis l’argent du flux que le jour irisait
Fut scellé d’un nom d’or, et signé d’une rune.

Par toi fut forgée une, une terre à deux plans ;
La matière enroulée est mue en ses élans,
Par le feu reflété sur la vague et la brume.

Ton regard, quelle joie ! orant, va captant l’eau
Du ciel ; nul ne résiste à ton appel. L’écume
Est ton pleur. Mais ton gouffre est-il toujours nouveau ?
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165. Henry Bordeaux : "Le Chablais de mon enfance". 2

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De loin, rien n'a changé, et je pourrais croire que, le lac franchi, je retrouverais les odeurs, les sentiers, les visages et les lieux de mon enfance. Tant de fois j'ai bravé la désillusion qui m'attend, assise, comme une femme voilée, sur la première borne ! Tant de fois j'ai cru retrouver un petit garçon aux yeux nouveaux et grands ouverts sur ce décor de féerie et sur les fées et les géants qui l'habitaient! Maintenant, je n'ai plus confiance : les géants et les fées se sont noyés dans le lac, et le décor n'est plus le même, sauf de loin, quand les plans se confondent. Je ne reconnais plus, quand je m'y promène, ni ma ville natale, ni ses environs, ni ses habitants qui comptaient tant d'originaux ­de ces originaux qui sont pittoresques et attrayants pour les gens du dehors et que les familles ne considèrent pas d'un œil favorable parce qu'ils dilapident leurs biens et troublent leur repos monotone. Maintenant, tout est pareil. Thonon est Thonon-les-Bains, Amphion est Amphion-les-Bains, Evian est Evian-les-Bains. Elles se rejoindront bientôt comme les tronçons d'une farandole. Toutes ces riveraines ont reçu de l'avancement. Toutes les eaux sont canalisées, toutes les rues sont pavées, tous les abords sont lotis. Messieurs les étrangers peuvent venir : ils sont les maîtres. C'est pour eux qu'on a bâti des casinos, des hôtels, des banques. Pour eux un vernis trompeur uniformise les façades. […] Car il faut bien que chacun - pierre, homme ou torrent - joue son rôle en faveur de la civilisation et du progrès. Progrès et civilisation qui proscrivent sans pitié les retraites individuelles, les régions mystérieuses de la nature et du cœur, et les souvenirs d'un petit garçon. La maison de ce petit garçon - il n'y en avait alors pour lui qu'une au monde ­donnait sur un chemin qui longeait des jardins - de ces jardins d'autrefois, à demi incultes, où l'on ne s'aperçoit pas de tous les fruits cueillis avant leur maturité, de toutes les fraises dévorées par des bouches aussi menues et aussi rouges qu'elles-mêmes, de toutes les cerises picorées sur les arbres. Dans le jardin voisin du sien, il voyait passer des petites filles, sans doute gourmandes comme lui, et dont l'une, à cause d'un pas sautillant et de grands yeux de velours, l'intéressait sans qu'il sût pourquoi dans son innocence. Elle était plus précoce et, s'amusant de sa conquête, elle imagina de déposer pour lui des fleurs sur le mur de séparation. Il répondit poliment à de si aimables procédés. A vrai dire, il ne savait pas quoi faire du cadeau après l'avoir respiré. Un jour les deux enfants se rencontrèrent auprès du mur bas où ils portaient leurs offrandes. Tous deux avaient les bras chargés. Etaient-ce des roses ou des lis? Ils se regardèrent et ils se sauvèrent chacun de son côté. Cette fois ils n'échangèrent pas leurs bouquets. Ils s'étaient vus face à face. Une peur inexplicable les avait poussés par les épaules. Ainsi connurent-ils qu'il peut être délicieux d'avoir peur. (Le Chablais ou le pays de mon enfance, 1931)

164. Henry Bordeaux : "Le Chablais de mon enfance".1/2.

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 ------------------------En 1931, Henry BORDEAUX (1870-1963) pleure son Chablais natal. Il exprime ce que nous ressentons lorsque nous retournons au pays natal après une longue absence. l'écrivian a le sentiment d'avoir perdu le cher pays de son enfance : le Chablais, de Thonon, d'Amphion et d'Evian . (source : médiathèque Ch. RAMUZ, Evian)-----------------------"J’ai perdu le pays de mon enfance, et peut-être chacun de nous est-il menacé de perdre le sien. Mais l'enjeu était pour moi plus considérable, parce que mon pays s'appelle le Chablais. Il n'existe plus. Il a disparu, comme autrefois, dans les temps anciens, l'Atlantide […] A vrai dire, il y a bien encore un Chablais. Il s'épanouit du lac Léman, par gradins successifs, jusqu'à la barre de rochers dentelés qui se découpent sur l'horizon tantôt comme des ombres chinoises et tantôt comme de flottants nuages. Ce dernier printemps, d'un belvédère de la rive suisse, je le regardais qui s'étalait paresseusement au soleil en face de moi, et je pensais le posséder tout entier dans un regard. Voyez comme il se creuse harmonieusement entre les pointes de Ripaille et d'Yvoire pour recevoir, au fond du golfe, Thonon dressé sur les eaux comme un îlot arborescent.
Voyez comme ces mêmes eaux bleues caressent les pieds d'Evian pareille à une blanche sirène. Voici des vignobles qui nous promettent un petit vin blanc si gaillard et si vif qu'on ne peut se lasser d'en boire et qu'on lui trouve sans cesse un goût de revenez-y, et voilà des crosses qui sont de hauts arbres morts autour desquels on fait grimper des sarments de ceps robustes, en sorte que les branches desséchées portent des guirlandes de pampres et de raisins à la saison des vendanges. La flottille des voiles latines regagne le port de Meillerie dont elle a distribué les pierres aux entrepreneurs des hôtels ou des banques de Lausanne, ou aux constructeurs du palais de la Société des Nations à Genève. Une plaine fertile, tantôt de ce vert tendre qui présage les moissons blondes, tantôt de ce vert plus foncé des taillis et des prairies, se déplie comme un tapis aux dessins réguliers jusqu'au premier étage des coteaux de Saint-Paul, de Féternes, d'Allinges, de Boisy, de Ballaison, de Langin.
La chaîne boisée des Hermones, du Forchet, des Moises et des Voirons abrite contre les vents et protège contre la chaleur cette contrée entre toutes favorisée pour sa douceur et sa gentillesse, tandis que les pointes élancées ou émoussées de la Dent d'Oche, des Cornettes de Bise, du Billard et du Roc d'Enfer se dressent au-dessus pour contenir les vallées d'Abondance, de Saint-Jean d'Aulph et de Bellevaux, dont les torrents se réunissent en une seule Dranse". Le Chablais ou le pays de mon enfance - Emile Paul frères, 1931
---------------------------http://www.jeanneauclair.com/pub/index.php?l=fr&s=1

11.12.2007

163. Jean-Jacques Rousseau : "Les montagnes du Chablais".

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Je voulais rêver, et j'en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d'immenses roches pendaient en ruine au-dessus de ma tête, tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard, tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme.[…] Ce n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges et bizarrement contrastés, la nature semblait encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même, tant en la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects.[…]
Ajoutez à cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil, et des ombres et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles, le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des ciseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature et de se trouver dans un autre monde.
Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air, qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapprochant tous les points de vue ; les distances paraissent moindres que dans les plaines, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir, enfin, le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel qui ravit l'âme et le coeur, on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où l'on est. (La Nouvelle Héloïse)

Montagnes du Chablais. Source : http://www.ibamo.com/temp/blogcap/photos/2570-DCP_0090.JPG

11.11.2007

162. Michelle Meyer : "Hommage à Camille Blanc".

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A la mémoire de Camille Blanc, maire d'Evian, victime d'un attentat de l'O.A.S. le 31 mars 1961 alors que le gouvernement français entreprenait des pourparlers de paix avec le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne à l’hôtel du Parc. Un an plus tard, le 18 mars 1962, les accords d'Evian mettaient un terme à la guerre d'Algérie .
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cliquez sur le cliché pour l'agrandir






Le temps d'un accord

Le bateau troue la nuit de ses phares allumés
L'onde frétille et la terre finit en queue de poisson
Un pêcheur pose ses cerceaux
Le flot s'amuse
et musent les joueurs du casino.

Rêver au fil de l'eau quand Lausanne s'illumine
Fantasmagorie d'un soir où le rêve s'éternise
Avec cette chanson lisse qui s'épuise sur la rive
Les lumières rassurent en cette heure de paix grave

Avec la fêlure du jour, les éclaboussures de sang
Un jour du calendrier marqué de sang coagulé
délayé dans les circonstances de la Circonstance.

Jamais peut-être
jusqu'à cette journée grosse de discorde
il n'y eut bise noire plus noire
que les pourfendeurs de la liberté retrouvée.

Jamais peut-être
jusqu'à cette nuit de pleurs sans larmes
il n'y eut clair de lac sur faucille de lune
plus clair que cette paix enfin assurée

Evian sur un accord désaccordé
se tranquillise au bord du lac
avec cette musique qui l'accompagne
Le cygne blanc passe majestueux
Pour toujours la fuite du temps
dans les clapotis de l'oubli.

161. Jean Dutrait : "Points de repère". 2/2.


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2. Installé loin de ce pays, j'ai découvert le fleuve Rhône en le traversant à la nage de rive gauche à rive droite et retour après longue dérive. Cette eau glisse, lourde, en aval de la ville de Lyon; c'est une fureur muette et froide - je ne savais pas où le Rhône pouvait mener ni d'où il venait.
Un jour, je découvre à Paris le peintre Turner. Un Anglais qui avait aimé les montagnes et les eaux. Il avait voyagé, le dessin et la peinture lui avaient permis de s'implanter pour
un temps sur des territoires qui cessaient d'être étrangers puisqu'il parvenait à en dégager la beauté principale. Le choc! L’émotion, l'amusement : je découvre un tableau sous-titré: «Bonneville, Savoie, avec le Mont-Blanc». Une large vallée dont la vue avait enthousiasmé le peintre, une montagne, des montagnes jamais encore contemplées par moi sous cet angle : je me trouvais tardivement et tout à coup situé dans le lieu précis où j'étais né - mon pays natal dans un tableau. Le peintre avait exécuté un grand nombre de dessins durant l'année 1802 dans cette région par laquelle il était émerveillé ; puis l'année suivante, il réalisa des tableaux d'après ses dessins. Je n'eus qu'une hâte, celle de retrouver ce pays, trop tôt abandonné par mes parents. Parti en direction de ce lieu, je me suis égaré: c'est le lac que j'ai rencontré, traversé par "mon" fleuve. J'ai contourné cette étendue d'eau travaillée par des hommes que je ne connaissais pas et fus pris du désir de m'orienter vers la mer.
Jean Dutrait

160. Jean Dutrait : "Points de repère". 1/2.

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1. Enfant, je possédais une étendue d'eau - je peux dire qu'elle m'appartenait puisque, l'été, je m'y baignais; j'avais l'impression de me jeter dans la montagne de la Chartreuse qui domine, et que je ne pouvais pas encore atteindre. J'avais nagé depuis le bord jusqu'à une île minuscule - à bout de souffle, parce que c'était la première fois que je parcourais une vingtaine de mètres à la nage. Quand j'ai agrippé la racine qui saillait, horizontale, au-dessus de l'eau, j'ai été certain d'avoir accompli un bonheur.
Lac creusé sans doute par un, ébranlement très ancien de la terre, je l'abordais à cinq heures du matin, en juillet, pour pêcher - c'était surtout pour jouir du silence et surprendre la montée de la lumière par étapes successives au contact de la terre, de l'eau, de la montagne jusqu'à ce que la brûlure me contraigne de rentrer, soûlé d'éblouissement.
D'autres étendues d'eau douce, cent fois plus vastes, furent visitées, devinrent familières grâce à la nage - le long des roseaux ou bien droit devant soi, sans accomplir la traversée parce que le rivage, en face, semblait reculer - et toujours la montagne bleue ou grise, barrait l'horizon.
D'un lac à l'autre, pays montueux - parcouru à pied ou à bicyclette, patiemment aimé ; de l'un à l'autre, beaucoup de douceur et de paix: durant l'été, ce paysage ne me paraissait pas devoir supporter le travail et la peine.
Un jour, on me fit découvrir la saveur du poisson des profondeurs lacustres : le lavaret, puis une autre fois celle de la féra - repères gustatifs importants, car je m'étais senti emmené bien loin des goûts de vase ou des parfums terreux que la nourriture courante offrait tristement; il y avait un raffinement quelque peu mystérieux dans cette chair nouvelle.

159. Jean-Louis Jacquier-Roux : "Le lac perdait son temps". 2/2.


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Au chalet, Itzak et Farouk se battent à tout moment; ils s'ouvrent le nez ou les arcades à coups de raquettes de ping-pong sans d'autre haine que celle qu'excite la montée de la colère. Elle dit : « La guerre des Six Jours, j'ai eu peur pour toi. C'est fini à présent » Ce n'est pas fini : Itzak, Farouk, ils ont douze ans. Je leur enfonce la paix dans le crâne, à grands coups de poing. Les petites filles U.S. se frottent contre moi : leurs grands frères sont en Asie. Elles me font lire les lettres qu'ils leur envoient. Elles voudraient faire l'amour.
Tout au long du lac claquent les drapeaux des nations. L'asphalte est lisse couche de goudron régulière, confortable. Juste au-dessous toujours la même rive acérée.
Je heurte le coude du chauffeur dodelinant. Le car bascule, s'empale sur une poutrelle d'acier fichée dans l'eau; les roues tournent dans le vide.
J'ai simplement effleuré le bras strié de veines noires. Coup de frein. Il veille, le bougre. Panique. Ç'aurait pu ... Vu de la barque, là-bas sur le lac, le car file rutilant et têtu. Il semble emporter au moins deux jeunes gens vers quelque chose d'éblouissant. Veines noires et dures à crever la peau l'autre éperonne son siège. Il marmonne dans sa tête qui hoche, il marmonne tout le temps l'air triste : « Putain de lac, putain de lac » Nous avons à présent les dents serrées sur notre bonheur: « Plus vite chauffeur ! Plus vite, Bon Dieu !

Jean-Louis Jacquier-Roux

158. Jean Louis Jacquier-Roux : "Le lac perdait son temps". 1/2.

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« Plus vite, chauffeur! C'est à nos épousailles que tu nous mènes » Contre mon cœur, dans la poche de ma chemise, j'ai nos deux anneaux d'argent achetés la veille chez Walther Weber, horloger-bijoutier à Aigle. Poignets menottés au volant, le conducteur hoche la tête, sans arrêt, comme une bête énervée. Le car file le long du lac dans la chaleur cuivrée.
Eté 67. Va-et-vient Genève-Lausanne-Vevey. Pressé d'amour dans des trains proprets. Vitres et chromes brillent tout contre la peau ternie, la peau malade du lac. L'eau gruge les voyageurs d'un bleu idéal. Nous comptions les jours.
Genève. Nous nous tenons embrassés contre la barrière d'un ponton. Cohen s'avance en souriant vers nous: il vient d'achever Belle du Seigneur. En peu de mots, nous lui disons notre vie à venir. Il jubile. Elle court acheter son otoscope quelque part dans une rue à tramways. Une affaire. Elle veut que je regarde dans le fond de son oreille. Lumière de cave. Je tremble: si quelqu'un nous bouscule, je lui perce le tympan. A Cornavin, je la mets dans un rapide, mais cette fois, je pars avec elle. Au pied des Diablerets, gardiens d'un sale troupeau d'enfants riches, nous allons vivre ensemble des jours et des nuits. Des nuits entières. Au réveil, nous pouvons voir, en haussant le cou, une anse du lac. Endrapés de blanc sur notre balcon au-dessus du monde, nous attendons le soleil. Parfois d'en-bas montent des brumes tiédasses qu'exhale le marigot. Elie dit qu'elle attend des jours plus beaux que celui de notre mariage.
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Evian : fresque murale, rue Nationale

157. Ménaché : "Parenthèses". 3

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3. De l'une à l'autre, j'ai quitté le Léman. J'y suis revenu.
Hasard et nécessité. Je l'habite, sur les traces invisibles de ce grand-père que je n'ai pas connu, et qui, tout comme moi, était gourmand de bon poisson. Pas de repas, me disait récemment mon oncle Moïse, Maurice pour l'état civil helvétique, avant lequel il n'exigeât de poisson au menu ! Ma grand-mère n'avait pas toujours la vie facile avec ses impératifs. Autoritaire, il l'était avec les siens,' violent parfois avec son frère Nissim, vieux garçon quelque peu inadapté à la vie occidentale. ..
Parenthèses vivantes, mouvantes, le Léman palpite de toutes ses écailles. Lourdes lauzes ondulant sous les plafonds gris des ciels d'orage. Fines ardoises turquoise en pleine lumière. Glapissements lancinants des flots étamés ébouriffés dans la bise noire ...
Spectacle toujours changeant de la fenêtre ouverte. Cette symphonie entre ciel et eau s'enfle d'anciennes et nouvelles parenthèses.
Parenthèses ouvertes, recouvertes. Ma vie coule. D'autres vies s'estompent au loin, disparaissent enfin, mais surgissent soudain à la crête d'une touffe écumante.
L'hiver dernier, lors d'une baisse mémorable de la température, le Léman a fumé. Devant moi aussi les eaux soulevées de chaleur du lac de Tibériade ... Légendes. Boutade du feu au lac ! Le chaud et le froid. La vapeur et la glace. Combat d'amour entre l'air et l'eau. Août 1985. Ménaché "Cinéma en prose"

156. Ménaché : "Parenthèses". 2


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2. Je portais à mon cou le collier léger de la Croix-Rouge (G.E. 9419). J'ignorais l'étoile jaune. Je ne devais pas mourir à Auschwitz comme mes grands-parents paternels Marcos et Rébecca, restés à Lyon, dans la tourmente, et que jamais plus nous ne reverrions ...
La Suisse, c'était l'asile, le Pérou des parias de la domination nazie, de ceux tout au moins qui avaient eu la bonne fortune, dans leur misère, de n'avoir pas été repoussés à coups de crosse ou de talon.
Et pour Abraham, l'autre grand-père que je n'ai pas connu, le Léman avait déjà été, trente années plus tôt, un havre de paix, un Bosphore de substitution, puisque lui aussi, membre de la communauté juive sépharade de Constantinople (on ne disait pas Istanbul dans ma famille!) avait, avec nombre de ses coreligionnaires fébriles, emprunté le bateau de l'exil, fuyant la xénophobie, le nationalisme imbécile, qui rompaient un pacte de quatre siècles de coexistence relative, depuis la fuite d'Espagne ... Ce Bosphore du Nord, Abraham venait le goûter à Amphion, dans les années vingt. Ce petit port de pêche portait d'ailleurs le même nom, phonétiquement, qu'un port turc voisin de Constantinople. Il aimait à savourer là des poissons du lac, dans un restaurant sur pilotis, puis digérant, heureux, il regardait nager ses cinq enfants.
Parenthèses pour parenté. Parenthèses en aparté. De ce petit port d'Amphion également, fuyant l'occupation, des familles juives purent gagner de nuit la rive suisse, échappant ainsi aux trains de la mort. Toutes n'eurent pas cette chance. Du port de Rives, à Thonon, Mendès-France lui-même s'embarqua, après son évasion de la prison de Clermont-Ferrand, pour rejoindre Londres, en été 1942, sauvé par les pêcheurs professionnels Louis Duchêne et Lolé Lugrin. La barque a vieilli mais elle est toujours ancrée à la même place. De la guerre mondiale à la guerre d'Indochine, elle a tout de même changé de nom ! C'était l'oncle Paul, puis ce fut l'oncle Ho. Allez savoir !
A Constantinople, Abraham Papô avait été ferblantier. C'était un artisan habile qui vous découpait un plat dans une tôle et lui donnait la juste forme en quelques tours de main ... En Suisse, après quelques péripéties, il devint grossiste en porcelaine, à Bienne d'abord, à Genève ensuite, important la plupart des marchandises de son négoce de France et de Tchécoslovaquie, tant et si bien que l'affaire reprise par ses deux fils après sa mort, périclita un peu durant les années de guerre, le trafic étant quasiment interrompu avec les pays occupés ... Parenthèses à peine ouvertes ? Déjà refermées ?

155. Ménaché : "Parenthèses". 1

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Les textes 155, 156, 157 (MENACHE), 158, 159 (Jean-Louis JACQUIER-ROUX), 160,161 (Jean DUTRAIT), 162 (Michèle MEYER), ont été empruntés à une très bel ouvrage collectif richement illustré, intitulé "Léman - Expressions sans visage", ISBN 2 904 638 71 7. Il peut être consulté à la médiathèque C. RAMUZ à Evian-les Bains---------------------------------------------------Parenthèses.

Depuis sept années, mes fenêtres s'ouvrent sur le Léman. C'est un bonheur dont je n'ai de cesse de m'étonner chaque jour, au théâtre vacillant des flots et des saisons.
Le soir par temps clair, Lausanne est hallucinée de lumières inquiètes qui envoûtent la nuit. Telle une toile de Radziwill que j'ai l'impression de posséder, immense, projetée dans mon horizon nocturne.
J'éprouve un vertige délicieux et douloureux à la pensée que cela n'a rien que de provisoire, qu'il y aura d'autres panoramas sous mes fenêtres, d'autres bruits que celui des vagues, d'autres routes, d'autres horizons. Les rives du Néant après celles, somptueuses, du Léman
Pour moi, tout a commencé, c'est-à-dire mon premier enchantement direct avec le lac, en 1943, à Genève. J'avais deux ans. C'était la guerre. Seconde naissance. J'étais là sans le comprendre, en réfugié. Mais, paraît-il, j'en avais eu l'intuition précoce, en ne bronchant pas, dans les bras de ma mère, lorsqu'il avait fallu se déchirer aux griffes d'acier, à quelques dizaines de mètres des soldats italiens, précédés de chiens zélés. Ne pas hurler. Ne rien dire. Se blottir. Attendre la paix de l'autre côté de ce providentiel espoir de barbelés.
Première parenthèse ouverte d'une rive à l'autre rive. D'une vie à l'autre vie. Je m'y engouffre. M'y suive le lecteur, s'il ne craint pas les éclaboussures en haute mémoire ...
A deux ans donc, fuyant l'enfer, j'étais recueilli en cet envers de la terreur, dans l'appartement de Lucie, ma grand-mère maternelle, rue de Monthoux, au-dessus d'une boulangerie-pâtisserie débordante de chauds parfums, et qu'on démonte aujourd'hui, pierre à pierre, derrière l'actuel grand casino, pour la transplanter ailleurs ! Là, deux années durant, j'ai découvert la pointe du Léman, à courtes enjambées. J'ai aimé aussitôt ce goulot d'étranglement du lac. J'y ai abouché mon enfance. J'en ai gorgé avidement ma rétine. Oh ! Ce n'était pas vraiment votre lac, dans son enclave montagneuse, dont j'irriguais ma joie d'être au monde. J'aimais la danse des voiles, le balancement nonchalant des barques de pêche, les grands bateaux à roues aux arrogantes stridulations, les petits canots à moteur hoquetant ou aboyant dans leur sillage.
J'aimais le pain sec pour les cygnes, défi aux restrictions. L'envol tourbillonnant des mouettes vitupérantes. Le petit train de bois polychrome remorqué de la main, sur le quai, à la merci des saboteurs potentiels de la promenade, sans doute indifférents à mes voyages oniriques. Le prestigieux jet d'eau, douchant le ciel, et maintenant à distance les bombardiers fous de l'Europe en guerre ... Margelle de sécurité sous d'heureux auspices.

154. Lord Byron : "Clarens".

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Clarens! aimable Clarens, berceau du profond amour ! ton air est le souffle jeune et passionné de la pensée; tes arbres fructifient par l’amour ; les neiges qui couronnent tes glaciers ont emprunté ses couleurs ; et le soleil couchant les voit teintes de couleurs de rose, où ses rayons se reposent tendrement. Les rochers, leurs crêtes éternelles parlent ici de l'amour qui chercha parmi eux un refuge contre les chocs du monde qui agitent l'âme et la remplissent de douces espérances, pour s'en moquer ensuite.
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Ô Clarens! tes sentiers sont foulés par des pieds célestes, par les pas de l'immortel amour. Ici son trône a pour marchepied des montagnes où ce dieu, est une vie et une lumière vivifiante. Il ne se montre pas seulement sur ces sommets majestueux, ni dans les grottes et les forêts : son œil étincelle sur la fleur, et son souffle l'agite; ce souffle si doux de l'été, dont le tendre pouvoir surpasse celui des tempêtes dans les moments de plus grande désolation.
Lord Byron (1788-1824)
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153. Lord Byron : "Limpide Léman".

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Limpide Léman ! Le contraste de ta surface tranquille avec le monde si agité où j'ai passé mes jours m’avertit de renoncer aux, ondes: troubles de la terre, pour une source plus pure. Cette voile paisible qui m’entraine est comme une aile silencieuse qui m'arrache: aux bruits et aux distractions de la vie. J’aimais autrefois le mugissement de l’océan soulevé mais tes doux murmures sont pour moi comme la tendre voix d’une sœur qui me reprocherait d’avoir trop aimé à être ému par de sombres et orageuses délices.
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C’est l’heure de l’arrivée silencieuse de la nuit, et entre tes bords et les montagnes tout est déjà sombre, mêlé et confus ; cependant on aperçoit encore distinctement les objets, excepté le noir Jura, dont les hauteurs se montrent comme d’effrayants précipices. En approchant plus près, une brise vivifiante souffle du rivage et apporte de fleurs fraichement écloses. On entend les gouttes d’eau qui tombent de la rame suspendue, ou les bruits du grillon qui chante ses adieux à la nuit.
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L'aurore a reparu à-l'Orient, l'aurore humide de rosée, qui répand partout ses parfums; et fait éclore les fleurs. Son sourire chasse les nuages avec un aimable dédain, et verse la vie à pleines mains, comme si la terre, ne renfermait aucune tombe. Le jour la remplace : nous pouvons reprendre le cours de notre existence; et c'est ce que je fais encore sur tes rivages, beau Léman ! Je puis trouver un aliment à la méditation, et ne pas te quitter sans m'être arrêté longtemps près de toi.

11.10.2007

152. Dans la presse : "Léman fantastique".

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" Le Dauphiné Libéré". Août 2007
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10.08.2007

151. Henry Bordeaux : "A Amphion"


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Le lac Léman a connu la présence d'une autre femme, une femme d'un génie incomplet et romantique, et c'est la comtesse Anna de Noailles. Je me souviens, dans mon adolescence, d'avoir remarqué, dans une rue de Thonon, ma ville natale, deux petites filles en robe claire que leur démarche sautillante de gazelle et leurs yeux étranges me firent prendre pour des étrangères, et peut-être, sans le luxe de leurs toilettes, pour ces Egyptiennes dorées qui sortent des roulottes et disent la bonne aventure.
Comme je m'informai, on me répondit : Ce sont les petites princesses Brancovan ! Elles passaient leurs étés, et parfois leurs automnes, dans une villa que leur père, un prince roumain, avait fait construire à Amphion, entre Evian et Thonon, et qui reflétait dans les eaux du lac ses couleurs roses.L'une d'elles, plus tard, devait être Anna de Noailles et déjà ses grands yeux absorbaient les paysages qui la devaient, si jeune, inspirer". Car elle a chanté les pays de son enfance dans Les Eblouissements et Les Forces Eternelles. Le lac Léman, devant le rivage où se baigne la villa d'Amphion où elle est née ne reflète pas que des murailles roses dans la verdure. Une petite fille s'est penchée sur lui et l'eau, pieusement, a gardé son image"( Portrait de la Savoie par ses écrivains)

10.07.2007

150. Elisée Reclus : "Le Rhône valaisan".

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Élisée Reclus naît, le 15 mars 1830. Il prend une part active à la Commune de Paris en 1871. Arrêté les armes à la main, il est condamné à la déportation en Nouvelle- Calédonie. Mais, grâce au soutien de la communauté scientifique, sa peine est commuée en dix ans de bannissement. Il rejoint alors son frère Élie en Suisse et participe activement à la Fédération Jurassienne. Après la Suisse, c'est à Bruxelles qu'Élisée s'installe. Très actif, il contribue à la fondation de la première université laïque de Belgique. Auteur prolifique, Élisée Reclus participe à de nombreux journaux. Mais il est surtout l'auteur de l'extraordinaire "Géographie Universelle", et de "L'Homme et la Terre", ouvrages de géopolitique dans lesquels il analyse le rapport de l'homme et de son environnement. Élisée Reclus meurt le 4 juillet 1905.
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Les riches visiteurs étrangers, Anglais, Russes, Américains, Français, ont fait la prospérité des villes d’hôtels, Montreux, Clarens, Vevey qui formeront bientôt une cité continue sur la rive septentrionale du Léman, en face de la bouche du Rhône valaisan […] La splendeur du lac et du cercle de montagnes qui s’y reflète, la dent de Morcles flamboyante aux rayons du soleil couchant, un climat plus doux que celui des pays voisins ont fait de ce coin abrité de la Suisse un des lieux les plus aimés des voyageurs, un de ceux où ils s’arrêtent le plus longtemps : par leur population cosmopolite, Montreux et Vevey sont devenus la propriété du genre humain. Elisée Reclus (1830-1905)

149. Anna de Noailles : "Trois extraits en prose".

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1. Ce mois de cristal est le plus beau qui soit, au bord du lac Léman. L’été finissant traîne ses caresses ensoleillées sur les praires encore en fleurs, qui soupirent de satisfaction. Les rayons plus vifs du matin amollissent l’onde en sa profondeur, jusqu’à tenir immobile et presque oppressée la vive et preste truite. Les oiseaux, pris de vertige, tournoient sans discernement, dans une confusion bleuâtre, se trompent d’élément, pénètrent les vagues, d’où ils rejaillissent, si bien qu’on croit voir une hirondelle qui nage, ou une ablette. (Histoire de ma vie, p. 91)
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2. Petite fille, j’ai goûté des moments de paradis à Amphion, dans l’allée des platanes étendant sur le lac une voûte de vertes feuilles ; dans l’allée des rosiers, où chaque arbuste, arrondi et gonflé de roses, laissait choir ses pétales lassés sur une bordure de sombres héliotropes ; je respirais avec prédilection le parfum de vanille qu’exhalaient ces fleurs exiguës, grésillant et se réduisant au soleil, commun charbon violet. (Le livre de ma vie, p. 91.)
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3. Je revois la véranda du vieux chalet d’Amphion qui tressaillait le soir aux cris élégiaques des hirondelles, dont le vol, en sombres et légers coups de couteau poignardait un azur poudré de rose, flamboyant et puis voilé, sur lequel se détachait la danse silencieuse, aux angles aigus, des chauves-souris. (Ibid., p. 135.)

148. Charles Ferdinand Ramuz : "Journal".

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Nous autres, nous avons le lac. Il est vaste, il a l’air d’une perle au fond de sa coquille. Les montagnes et les collines qui le bordent s’élèvent de toute part, avec fougue ou avec mollesse et, sans jamais l’enserrer étroitement, le retiennent néanmoins prisonnier. Mais sa captivité est trop ancienne pour qu’il se souvienne encore du temps où il errait sous la figure du glacier ; maintenant, il ne conçoit rien d’autre que son immobilité, il joue entre ses rives définitives ; il est heureux dans son cachot. La troupe de ses vagues lui donne l’illusion du changement ; il modèle à son image les vagues qui se penchent sur lui ; il se sent si bien de vivre que sa vie débordante se mêle autour de lui à la vie des hommes. Nous qui habitons sur les rives du lac, nous savons qu’il est cause de beaucoup de nos joies. (Journal, mars 1902)
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Voir aussi messages 34, 35, 36, 37
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147. Charles François Landry : "Vaud et Valais".

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Charles-François Landry (1909-1973) écrivain suisse né à Lausanne vit d'abord dans le sud de la France avant de s'établir sur les rives du Léman. Enfant battu, il se réfugie dans la nature et la solitude. Dès le collège il marque un goût prononcé pour l'écriture. C'est à vingt ans qu'il publie son premier recueil de poèmes Imagerie. Charles-François Landry se fixe définitivement en Suisse et réussit à vivre tant bien que mal de sa plume. Il dépeint les paysages et les mœurs de la Provence ou de la campagne vaudoise avec talent. Landry met en scène des gens simples aux prises avec les difficultés de la vie. La beauté du monde et des êtres le fascinent, ses œuvres sont imprégnées d'une poésie prenante et familière.
Charles-François Landry regagne la Provence vers la fin de sa vie mais c'est à
Rivaz qu'il décède le 23 février 1973. (adapté de l'encyclopédie Wikipédia)

Vous le découvrez à l’aube, frais comme un enfant, souple comme une fleur ; il est alors couleur de glycine, pulpeux, enchanteur. Là-bas, sur l’autre rive distante de quatorze kilomètres, des villes et des villages sont comme des cailloux lavés par la rivière et nacrés […]. A peine si, de très haut dans le coteau vertigineux, vous liriez une ride sur le miroir ancien du Léman ; il se présenterait à vous presque noir à la rive, puis ensuite tout parcouru par des millions d’éclats de rire, avec des taches sombres qui sont, sans que rien n’explique le mystère, des endroits de calme absolu […].
Deux heures passent. Quelle est cette rumeur ? C’est un coup de vaudaire, vent sauvage venu du Valais, qui soulève en vagues de deux mètres une eau féroce, rugissante, jetant et reprenant ses volutes qui roulent, semble-t-il, des cristaux de Venise se brisant à bruit de galets, crachant une écume jaune, toute mêlée d’épaves moulues, bois noircis d’eau, et quelquefois rejetant au sable les oiseaux d’eau, si élégants, tués par le désastre […]. Peut-être faudrait-il dire que le Léman est fait de trois lacs […]. Là-bas, vers Genève, ils ont cette mare plus que propre, une mare désinfectée, mais une mare cependant, et qu’ils appellent Petit Lac […]. Ce n’est pas sérieux, malgré les arbres séculaires, dans des propriétés encore plus anciennes ; les rives sont basses et trop civilisées […]. Ce morceau du lac Léman est donc aussi naturel que des fleurs artificielles. Ensuite vient un lac dont il faudrait bien de la ruse pour cerner le doux climat, car cette nappe immense est à la fois le lac Léman de Mme de Noailles qui le voyait d’Amphion et le vieux lac de Lausanne qui fut une ville de pêcheurs romains […].
Et puis passé Lausanne, il y a un troisième lac. Un lac incroyable parce qu’il est tout à la fois un lac de montagne et parce qu’il est aussi un lac classique, un morceau de l’antique mer grecque. Il faut le voir, ce lac terriblement libre, car il supporte d’être désaccordé. Dans un paysage de forêts foncées, vertes et noires, le Léman peut mettre, pour une heure, une note d’absinthe, qui ne se rattache à rien. Aucun peintre n’oserait, ni Hodler, ni Valloton, fixer ce vert de fluor…
(Merveilleux Léman, pp. 5-6.)

Source : http://www.fondation-ramuz.ch/index.php?page=la_fondation

146. Bernard Clavel : "La lumière du lac".

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Né à Lons-le-Saunier en 1923, Bernard Clavel quitte l'école à quatorze ans pour faire un apprentissage de d pâtissier. Il gardera de ces deux ans un très mauvais souvenir. Dès son adolescence il peint et écrit, en pensant qu'un jour il pourra se consacrer totalement à son art : l'écriture. Bernard Clavel détruira plusieurs romains et de nombreux poèmes avant la publication en 1956 de son ouvrage "L'ouvrier de la nuit". Il publie près de 90 livres en 40 ans traduits dans une vingtaine de pays. Bernard Clavel a reçu plus d'une vingtaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt pour "Les Fruits de l'hiver". En 1971, il est élu à l'académie Goncourt. Il en démissionne en 1977.
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La brume de lumière était toujours là. D’un jaune paille très tendre, elle se mêlait à des gris où se devinaient déjà les montagnes de Savoie. Bisontin les guettait. Il guettait le combat qui allait se livrer entre l’ombre et la lumière. Il eût aimé regarder partout à la fois devant lui, où se creusaient des puits bleutés au fon desquels apparaissaient de manière fugitive des neiges et des terres mauves ; à sa droite où la masse des brouillards semblait s’épaissir et s’avancer vers lui ; à sa gauche où l’eau brasillait, fumait, accrochait le feu d’un soleil encore invisible mais déjà présent. Le cœur de l’incendie explosa soudain et de longues flammes vinrent lécher la rive, jusqu’à ses pieds […]. Toutes ces lueurs et ces ombres mêlées entraient en mouvement et c’était un peu comme si le lac tout entier se fût mis à fumer, comme une soupe sur un grand feu […]. La première chose qu’ils découvrirent avant même d’atteindre la maison, ce fut le lac. Bisontin le reçut en plein visage et en plein cœur, dans toute sa grandeur d’hiver. Il était là, à la fois proche et lointain, poli par la bise et le soleil qui s’unissaient pour lui donner plus d’éclat encore qu’à la neige. Il était une nappe d’or pâle entre ces montagnes d’argent où se dessinaient des coulées bleues immobiles. Tous ces ruisseaux figés charriaient des cendres lumineuses jusqu’au lac qui les métamorphosait en paillettes de feu. "La lumière du lac", pp. 131-135

10.06.2007

145. André Guex : "Voiles et carènes".

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Né en mai 1904, André Guex entreprend des études de lettres l''Université de Lausanne. Très jeune, il s'initie à la voile et à l'alpinisme. Ces passions pour le lac et la montagne feront toute sa vie l'objet de son attention d'écrivain. Il commence par enseigner au Gymnase classique de Lausanne, puis il voyage en Finlande et en Grèce.
Trois lignes de force se dégagent dans la vie d'André Guex: l'enseignement, l'écriture et la vie. La reconnaissance spontanée du mérite intellectuel, voire de la supériorité des livres, a marqué out son enseignement. L'écriture, quant à elle, doit témoigner des efforts, des risques et des conquêtes des hommes. La vie enfin, il l'a explorée en navigateur et en alpiniste: le Léman et le Valais sont au coeur de ses expériences d'homme du lac et de la montagne. En 1983, André Guex reçoit le Prix des écrivains vaudois pour l'ensemble de son oeuvre. Il décède en avril 1988.
Source :
http://www.unil.ch/bcu
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Si lointains, ces premiers souvenirs du lac, perdus sur la frange des grèves entre le Rhône et le Grand Canal, au pays des grenouilles, du sable et des roseaux. […]. Le rebat posa ses plaques bleues sur l’eau et nous emporta doucement vers le Rhône, froissant l’eau comme un papier de soie sous l’étrave. Depuis ce temps, j’ai vu bien des vagues et entendu siffler le vent dans bien des gréements dont quelques uns ne valaient pas cher ; jamais je n’ai retrouvé à ce degré l’angoisse délicieuse de l’Aventure, et quand les peupliers de la plaine vinrent à notre rencontre, nous crûmes approcher de je ne sais quelle île[…]. J’ai recherché et retrouvé une nature intacte, inaltérable, une vision identique à celle des premiers hommes qui vécurent dans ce pays. Tout près, leurs travaux ont façonné le rivage, comme pour se venger d’un espace qui échappait à leur cadastre ; ici les arbres, les roseaux et le sable vivent à leur guise leur vie d’arbres, de roseaux et de sable. Bien mieux que dans les livres, j’ai appris là ce que c’était la lumière, l’étendue, la transparence, la profondeur et peut-être, ce que j’étais moi-même. « Enfances », in Voiles et carènes, pp. 20-22.