
Dans mon enfance, deux barques de Meillerie étaient encore en activité, sillonnant le lac, été comme hiver. Leurs grandes voiles latines, triangles blancs et lumineux gonflés par le vent, s'élançaient à l'assaut du firmament, plus hautes que des maisons. Par vent arrière, les barques ressemblaient à de gigantesques papillons. Nous aimions les voir apparaître au loin, royales et tranquilles. Nous nous précipitions sur le balcon ou sur le port pour les admirer. Puis nous retournions à nos occupations, qu'elles accompagnaient de leur lente progression.
A cette époque, le port presque vide nous semblait immense. Durant la guerre, le Léman avait été fermé à la navigation et son eau était aussi limpide que celle d'un lac de montagne. La pénurie d'essence avait immobilisé les moteurs. Grâce à l'absence de pollution, l'air était léger et transparent.
Le bras droit du port, une jetée piétonnière, était bordé d'un muret contre les vents de nord-est. Il n'a pas changé. Son bras gauche arrondi, simple empilement de rochers, terminé par un môle, le protégeait des vents de sud-ouest.
La première fois que j'ai surgi sur le balcon, c'est surtout vers cette barre rocheuse que mon regard fut attiré. Isolée de la terre, elle était couverte de mouettes et semblait un domaine sauvage, sorte d'île mystérieuse, accessible aux seuls oiseaux. Elle frémissait de leur vie. Une mouette s'envolait du troupeau en piaillant, une autre atterrissait et, quelquefois sans raison apparente, le groupe tout entier s'élevait comme une grande . (La petite fille du lac - Souvenirs lémaniques)