10.28.2008

275. Roch Grey.


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Journal de cinq jours passés à "l'Hôtel Royal" d'Evian.
--------------------------------Sur le quai, la lumière de Sorrento placée à la limite du possible, entre l’Europe habitable, le pôle Nord et le Paradis, sous un ciel bleu de bonbons, de cyclamens s'ils étaient bleus, de lilas dans l'ombre On jette naïvement de petits morceaux de pain aux mouettes, meute effrayante de becs, de voracité et de vitesse ! Les gens pensent que l'oiseau habillé de blanc porte en lui les grâces angéliques d'un lis. La mouette est la cousine toute proche du cormoran, du faucon, de tous ceux qui éventrent les agneaux échappés à la vigilance du pasteur, les petits enfants oubliés sur la colline déserte, dédiée à la mythologie. Le 8 septembre, jour mémorable où le lac vu du quai se transforma en une plaine si immobile que je compris pourquoi Jésus s'engagea à marcher sur les eaux - tapis de cristal bleu aux profondeurs incalculables, incrusté de la nacre de nuages aussi immobiles que lui, boules de neige rougissant de plaisir à se voir dans cette glace inimitable !
Après le coucher du soleil, le bas du ciel se teinta d'or dissous dans du lait, le haut devint énigmatique. Soudain, ce ciel si familier perdit tous les adjectifs qui lui appartenaient depuis toujours, et s'exalta dans l'inédit, en dehors du bleu, trop âpre, trop résolu, attaché déjà à tous les inventaires de l'art et de la nature. Le lac, ligne brusque sur l'horizon, effet glacial d'un phénomène déterminé, étroitement lié à la terre, miroir du ciel soumis à ses lois, jusqu'à l'extinction complète de l'univers. Doucement, le lac perdait "équilibre. Quelqu'un l'abandonnait, quelque chose précisait un état nouveau, état primordial où l'eau, sous le miracle de la succession des événements, se séparait du sol.[…] Le désaccord entre l'eau et la terre, immédiatement, s'accentua, mais la nuit, vivement, intervint, et domina, invincible, toutes les apparences. C'est alors que dans les ténèbres parfaites de la nuit, apparut, comme dans une vitrine, sur le fond de velours noir, la ville-frontière, scintillant diadème, parure inestimable et compliquée : Lausanne! ("Les Trois Lacs, Léman, Bourget, Annecy, page 30 à 32)

http://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9l%C3%A8ne_Oettingen

274. Alice Rivaz.

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Une fois Vevey dépassé, il me sembla que le train se détachait des rails. Terre, arbres, maisons, tout ce qui était solide, avait disparu des fenêtres. Nous roulions entre ciel et eau. Il n'y avait plus rien d'autre qu'eux nulle part. Le ciel ne m'avait jamais paru si immense, ni si proche. Il était partout et selon les mouvements du wagon, il se mettait à descendre - ou bien était-ce nous qui montions vers lui ? - à se pencher vers nous, tout bleu de peinture, se mettait à monter vers nous jusqu'au niveau des fenêtres. Je me serais crue en bateau. Puis le lac se mit à jouer à cache-cache avec nous. Je ne le voyais plus, puis il réapparaissait, fragmenté entre des toits et des feuillages où on le voyait briller par de petits morceaux, pareils à des plaques de métal ou de verre brisé. ("L’alphabet du matin", page 240 à 243)
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273. Roger Martin du Gard.


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(A Lausanne, Antoine Thibault découvre la retraite de son frère Jacques)
-------------------------Tous les vieux toits de Lausanne dévalaient vers le lac en un inextricable enchevêtrement de bâts noirâtres dont la buée fondait les contours. […] Du lac, la ville étagée masquait la rive la plus proche et l'autre bord, à contre-jour, n'était qu'une falaise d'ombre derrière un voile de pluie « Ton beau lac, il écume aujourd'hui comme une mauvaise mer » constata Antoine. Jacques eut un sourire de complaisance. Il s'attardait, immobile, sans pouvoir détacher les yeux de ce rivage où il apercevait, dans un rêve des bouquets d'arbres, des villages, et les flottilles amarrées près des pontons, et les sentiers en lacets vers les auberges de la montagne. Tout un décor de vagabondage et d’aventures, qu'il fallait quitter, pour combien de temps ? ("Les Thibault", Œuvres complètes, pp. 1211)

272. Emmanuel Buenzod.

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L'été semblait illimité et notre jeunesse errait dans un bonheur jaune et bleu. Souvent nous allions nous baigner. C'était là-bas où les peupliers reflètent dans le golfe tranquille leur immobilité pensive. Un sentier hésitait contre la rive, tantôt se perdant comme un ruisseau parmi le sable de la grève, tantôt remontant les croupes de gazon ou contournant les haies épaisses. La grève s'étendait, déserte. Nous avions tôt fait de nous déshabiller; nos corps étaient dorés et souples et nous foulions longtemps le sable doux comme un velours, avant de nous livrer d'un seul élan à l’eau tiède ("Le canot ensablé", page 18)

271. Robert de Traz.

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Le train se hâtait dans sa longue glissade jusqu'à Lausanne où la splendeur immobile du lac nous arrachait des cris de .joie. Mais pour nous, après les plaisirs de la montagne, le meilleur des vacances était encore à vivre. Ces derniers jours de vacances se passaient à La Côte. Nous y arrivions en bateau - le Bonivard ou l'Helvétie - et c'était un amusement supplémentaire que cette lente traversée sur un lac peuplé de voiles latines, jusqu'à Rolle où, sous les platanes du quai, nous attendait le break de famille. La Côte de mon enfance, aux journées dorées, j'en rapportais ensuite à Paris une inguérissable nostalgie. Ah ! Ces fins d'été aux journées qui n'en finissaient pas, brûlants à midi, dans les vignes, et qui s'achevaient au crépuscule! Contrée d'aimable bonhomie, de placidité narquoise où chacun jouissant de la vie avec une nonchalance heureuse, la goûtant jour après jour comme une grappe lumineuse, grain à grain savourée, aujourd'hui me promenant entre Nyon et Aubonne, ou bien arrêté sur une haute terrasse, devant l'immense paysage qui oppose son éternité majestueuse et sereine aux tragédies humaines que nous avons vécues. Il m'arrive d'évoquer des fantômes. ("Vacances heureuses ". La Gazette de Lausanne, le 30 octobre 1948)
------------------A propos de Robert de Traz : http://www.memo.fr/article.asp?ID=PER_CON_148

10.27.2008

270. Henri-Frédéric Amiel.


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Temps brumeux, mais le voile grisâtre uniforme tend déjà à s'amincir. Un vague rayon solaire fait porter à ma plume une ombre sur mon papier; le rayon devient plus jaune […] Pourtant le lac, ses rives et le Jura sont encore baignés dans une dissolution de lumière terne, qui suffit à l'être, mais n'a ni grâce ni poésie Telle est la vie, quand les enchantements, les joies el les espérances se sont envolés pour jamais; on existe, on travaille, on meurt, mais adieu le rayon. (19 août 1866)* * * * *
Que m’a dit ce lac d'une tristesse sereine, uni, mat, tranquille, où les montagnes et les nuages reflétaient leur monotonie et leur froide pâleur? Que la vie désenchantée pouvait être traversée par le devoir, avec un souvenir du ciel. J'ai eu l'intuition nette et profonde de la fuite de toute chose, de la fatalité de toute vie, de la mélancolie qui est au-dessus de la surface de toute existence, mais aussi du fond qui est au-dessous de cette onde mobile. (22 septembre 1871)* * * * *
Suivi le profil des montagnes, le contour des rivages, égrené tous les hameaux, les clochers, les villas, gravé dans mon souvenir, les effets d’ombres et de rayons, de vapeurs fuyantes et de rochers sculptés, et des milliers de détails animant chaque site, les steamers, les locomotives, les voitures, le damier des toits d'ardoise reluisant au soleil matinal, le lac de saphir avec les paillettes d’or et le sillage des navires disparus, mouettes et corbeaux, voiles lointaines, gaieté de toute chose, explosion de beauté (Clarens. 22 septembre 1880)

269. Henri-Frédéric Amiel.

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Promenade. Attendrissement et admiration. C'était si beau, si caressant, si poétique, si maternel ! Je sentais que j'étais pardonné. (9 octobre 1880.)* * * * *
Causerie intime avec une vue admirable devant nous. Assis sur le gazon, les pieds appuyés contre le tronc d'un jeune noyer et devisant à cœur ouvert, nos regards erraient sur l'immensité bleue et les contours de ces riants rivages. (14 septembre 1874)* * * * *Il y a de la félicité dans celle matinée. Les effluves célestes baignent complaisamment les monts et las rivages. On se croirait dans un temple immense où toutes les beautés de la nature et tous les êtres ont leur place. Je n'ose remuer tant l'émotion m'oppresse et je crains de faire fuir le rêve, rêve où les anges passent, moment de sainte extase et d'intense adoration. (8 septembre 1869)* * * * *Il y a je ne sais quoi de paisible et de fortuné dans ces rivages, qui me salue et me caresse. La gratitude et presque l'espérance reviennent au fond de mon cœur, à un jet de pierre de l'endroit où j'ai choisi ma dernière demeure. (Clarens, 24 septembre 1873)* * * * *De joie en joie. Erré deux heures dans ce paysage incomparable, patrie des tendresses, sites favoris des belles et nobles mœurs. Partout des sentiers vagabondent sur ces croupes ombragées. On se croit sur un vaste balcon suspendu entre un cirque de montagnes vertes que noie une brume tissée de lumière et d'extase, et l'azur profond d'un lac qui semble descendu sur la terre. (11 juillet 1866)
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http://www.amiel.org/atelier/vie/notices%20biographiques/gagne01.html

268. Jules Michelet.

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Tout le monde a vu, à Genève, l'incomparable élan avec lequel le Rhône, d'un âpre azur, se précipite pour aller en France […] Ici, des vertes collines de Montreux, pleines de sources, je le vois remplir le lac, celte incomparable coupe, d'un riche et profond azur, qui ne doit rien au bleu du ciel. Le ciel change, il ne change pas. Ce qui m'attache à ce lac, c'est moins son extraordinaire beauté. que d'y sentir vivre et battre cette artère puissante du Rhône. Ce qui m'attache à cette terre, c'est moins le charme délicat du golfe si bien découpé, des contrastes gracieux de Vevey et de Clarens et des rochers de Savoie; c'est moins tout cela que de sentir partout des veines de vie, murmurantes, gazouillantes, qui s'agitent sous mes pieds. De là, une jeunesse invincible, répandue sur toutes choses. Ici, la sève est visible. J'en sens, au doigt et à l'œil, le fort mouvement.
Byron a dit un mot très fort sur la vue du lac, mot qui semble contre la Julie de Rousseau: "Ce paysage est trop grand pour l'amour individuel. " Quel amour convient donc ici? La Patrie et Dieu. C'est la vertu singulière de ce lieu-ci, que nulle part plus aisément le cœur ne s'élève d'un amour à l'autre. L'amour individuel, que l'austère Byron reproche à Rousseau, y monte, par un degré facile. A l'amour des grandes choses. Le paysage lui-même semble un escalier colossal, de la femme à la Patrie et de la Patrie à Dieu.

(ln Gabriel Monod, Pour le mariage d'Olga Herzen avec Frank Abauzit, 1900.)