3.16.2007

67. Maurice Denuzière : "Le temps des vendages".

------------------

Cette année-là, tandis que l'on taillait la vigne avec retard étant donné le climat, les vignerons vaudois, et Guillaume Métaz parmi les premiers, constatèrent que la deuxième fermentation du vin ne serait pas achevée fin avril. On ne pourrait donc entreprendre la mise en bouteilles des blancs, puis des rouges, au cours des premiers jours de mai, comme on avait coutume de le faire. Cette rupture de rythme tenait aux sautes d'humeur du climat. Tantôt trop chaud pour la saison, tantôt trop frais, le printemps ne se décidait pas à prendre ses quartiers. Sur le lac, d'un gris maussade comme le ciel, les vents se livraient d'étranges duels gênant la navigation, La vau­daire descendant de la vallée du Rhône débordait son domaine habituel du Haut-Lac et semblait courir au­devant du sudois, que les Veveysans nommaient vent de Genève ou tout simplement le vent. Quand il en était ainsi, tous les bacounis savaient qu'entre Vevey et Morges les énormes vagues, soulevées par la vaudaire, se heurtaient à celles poussées par le vent, ce qui arrachait des trombes au Léman et transformait la surface du lac en un tumultueux tissu liquide, la vaudaire étant la chaîne, le vent la trame.
La tempête ne durait en général que quelques heures, pendant lesquelles aucun bateau ne pouvait sortir. Mais, en ce printemps 1811, le ciel semblait s'associer aux vents et au lac pour maltraiter les Vaudois. Il ne se passait pas de jour, en effet, sans qu'on entendît dans les vallées alpines gronder les orages, fauves prêts à jaillir de leur antre, "Tonnerre en avril remplit les barils", disait Simon Blanchod, jamais à court de dictons circonstanciés.
Le dernier jour du mois, Axel devait s'en souvenir longtemps, alors qu'un soleil timide mais obstiné régnait depuis le matin, à trois heures de l'après-midi, le ciel s'obscurcit si soudainement que Chantenoz dut allumer les lampes à huile de la salle d'étude. Quelques minutes plus tard, un orage d'une extrême violence éclata sur le lac. La foudre tirait ses traits bleutés sur les montagnes de Savoie, qui émergeaient de l'ombre le temps d'un clin d'œil; la grêle mitraillait rageusement la toiture sur les têtes d'Axel et de Martin.
A chaque détonation, les vitres vibraient dans leur châssis et les interstices des portes et fenêtres devenaient siffiets offerts aux mille bouches du vent. Axel abandonna sa version latine et vint, près de son mentor, coller le nez à la vitre ruisselante d'eau.

Maurice DENUZIERE, ouvrage cité, page 596, 597.