10.08.2007

151. Henry Bordeaux : "A Amphion"


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Le lac Léman a connu la présence d'une autre femme, une femme d'un génie incomplet et romantique, et c'est la comtesse Anna de Noailles. Je me souviens, dans mon adolescence, d'avoir remarqué, dans une rue de Thonon, ma ville natale, deux petites filles en robe claire que leur démarche sautillante de gazelle et leurs yeux étranges me firent prendre pour des étrangères, et peut-être, sans le luxe de leurs toilettes, pour ces Egyptiennes dorées qui sortent des roulottes et disent la bonne aventure.
Comme je m'informai, on me répondit : Ce sont les petites princesses Brancovan ! Elles passaient leurs étés, et parfois leurs automnes, dans une villa que leur père, un prince roumain, avait fait construire à Amphion, entre Evian et Thonon, et qui reflétait dans les eaux du lac ses couleurs roses.L'une d'elles, plus tard, devait être Anna de Noailles et déjà ses grands yeux absorbaient les paysages qui la devaient, si jeune, inspirer". Car elle a chanté les pays de son enfance dans Les Eblouissements et Les Forces Eternelles. Le lac Léman, devant le rivage où se baigne la villa d'Amphion où elle est née ne reflète pas que des murailles roses dans la verdure. Une petite fille s'est penchée sur lui et l'eau, pieusement, a gardé son image"( Portrait de la Savoie par ses écrivains)

10.07.2007

150. Elisée Reclus : "Le Rhône valaisan".

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Élisée Reclus naît, le 15 mars 1830. Il prend une part active à la Commune de Paris en 1871. Arrêté les armes à la main, il est condamné à la déportation en Nouvelle- Calédonie. Mais, grâce au soutien de la communauté scientifique, sa peine est commuée en dix ans de bannissement. Il rejoint alors son frère Élie en Suisse et participe activement à la Fédération Jurassienne. Après la Suisse, c'est à Bruxelles qu'Élisée s'installe. Très actif, il contribue à la fondation de la première université laïque de Belgique. Auteur prolifique, Élisée Reclus participe à de nombreux journaux. Mais il est surtout l'auteur de l'extraordinaire "Géographie Universelle", et de "L'Homme et la Terre", ouvrages de géopolitique dans lesquels il analyse le rapport de l'homme et de son environnement. Élisée Reclus meurt le 4 juillet 1905.
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Les riches visiteurs étrangers, Anglais, Russes, Américains, Français, ont fait la prospérité des villes d’hôtels, Montreux, Clarens, Vevey qui formeront bientôt une cité continue sur la rive septentrionale du Léman, en face de la bouche du Rhône valaisan […] La splendeur du lac et du cercle de montagnes qui s’y reflète, la dent de Morcles flamboyante aux rayons du soleil couchant, un climat plus doux que celui des pays voisins ont fait de ce coin abrité de la Suisse un des lieux les plus aimés des voyageurs, un de ceux où ils s’arrêtent le plus longtemps : par leur population cosmopolite, Montreux et Vevey sont devenus la propriété du genre humain. Elisée Reclus (1830-1905)

149. Anna de Noailles : "Trois extraits en prose".

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1. Ce mois de cristal est le plus beau qui soit, au bord du lac Léman. L’été finissant traîne ses caresses ensoleillées sur les praires encore en fleurs, qui soupirent de satisfaction. Les rayons plus vifs du matin amollissent l’onde en sa profondeur, jusqu’à tenir immobile et presque oppressée la vive et preste truite. Les oiseaux, pris de vertige, tournoient sans discernement, dans une confusion bleuâtre, se trompent d’élément, pénètrent les vagues, d’où ils rejaillissent, si bien qu’on croit voir une hirondelle qui nage, ou une ablette. (Histoire de ma vie, p. 91)
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2. Petite fille, j’ai goûté des moments de paradis à Amphion, dans l’allée des platanes étendant sur le lac une voûte de vertes feuilles ; dans l’allée des rosiers, où chaque arbuste, arrondi et gonflé de roses, laissait choir ses pétales lassés sur une bordure de sombres héliotropes ; je respirais avec prédilection le parfum de vanille qu’exhalaient ces fleurs exiguës, grésillant et se réduisant au soleil, commun charbon violet. (Le livre de ma vie, p. 91.)
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3. Je revois la véranda du vieux chalet d’Amphion qui tressaillait le soir aux cris élégiaques des hirondelles, dont le vol, en sombres et légers coups de couteau poignardait un azur poudré de rose, flamboyant et puis voilé, sur lequel se détachait la danse silencieuse, aux angles aigus, des chauves-souris. (Ibid., p. 135.)

148. Charles Ferdinand Ramuz : "Journal".

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Nous autres, nous avons le lac. Il est vaste, il a l’air d’une perle au fond de sa coquille. Les montagnes et les collines qui le bordent s’élèvent de toute part, avec fougue ou avec mollesse et, sans jamais l’enserrer étroitement, le retiennent néanmoins prisonnier. Mais sa captivité est trop ancienne pour qu’il se souvienne encore du temps où il errait sous la figure du glacier ; maintenant, il ne conçoit rien d’autre que son immobilité, il joue entre ses rives définitives ; il est heureux dans son cachot. La troupe de ses vagues lui donne l’illusion du changement ; il modèle à son image les vagues qui se penchent sur lui ; il se sent si bien de vivre que sa vie débordante se mêle autour de lui à la vie des hommes. Nous qui habitons sur les rives du lac, nous savons qu’il est cause de beaucoup de nos joies. (Journal, mars 1902)
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Voir aussi messages 34, 35, 36, 37
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147. Charles François Landry : "Vaud et Valais".

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Charles-François Landry (1909-1973) écrivain suisse né à Lausanne vit d'abord dans le sud de la France avant de s'établir sur les rives du Léman. Enfant battu, il se réfugie dans la nature et la solitude. Dès le collège il marque un goût prononcé pour l'écriture. C'est à vingt ans qu'il publie son premier recueil de poèmes Imagerie. Charles-François Landry se fixe définitivement en Suisse et réussit à vivre tant bien que mal de sa plume. Il dépeint les paysages et les mœurs de la Provence ou de la campagne vaudoise avec talent. Landry met en scène des gens simples aux prises avec les difficultés de la vie. La beauté du monde et des êtres le fascinent, ses œuvres sont imprégnées d'une poésie prenante et familière.
Charles-François Landry regagne la Provence vers la fin de sa vie mais c'est à
Rivaz qu'il décède le 23 février 1973. (adapté de l'encyclopédie Wikipédia)

Vous le découvrez à l’aube, frais comme un enfant, souple comme une fleur ; il est alors couleur de glycine, pulpeux, enchanteur. Là-bas, sur l’autre rive distante de quatorze kilomètres, des villes et des villages sont comme des cailloux lavés par la rivière et nacrés […]. A peine si, de très haut dans le coteau vertigineux, vous liriez une ride sur le miroir ancien du Léman ; il se présenterait à vous presque noir à la rive, puis ensuite tout parcouru par des millions d’éclats de rire, avec des taches sombres qui sont, sans que rien n’explique le mystère, des endroits de calme absolu […].
Deux heures passent. Quelle est cette rumeur ? C’est un coup de vaudaire, vent sauvage venu du Valais, qui soulève en vagues de deux mètres une eau féroce, rugissante, jetant et reprenant ses volutes qui roulent, semble-t-il, des cristaux de Venise se brisant à bruit de galets, crachant une écume jaune, toute mêlée d’épaves moulues, bois noircis d’eau, et quelquefois rejetant au sable les oiseaux d’eau, si élégants, tués par le désastre […]. Peut-être faudrait-il dire que le Léman est fait de trois lacs […]. Là-bas, vers Genève, ils ont cette mare plus que propre, une mare désinfectée, mais une mare cependant, et qu’ils appellent Petit Lac […]. Ce n’est pas sérieux, malgré les arbres séculaires, dans des propriétés encore plus anciennes ; les rives sont basses et trop civilisées […]. Ce morceau du lac Léman est donc aussi naturel que des fleurs artificielles. Ensuite vient un lac dont il faudrait bien de la ruse pour cerner le doux climat, car cette nappe immense est à la fois le lac Léman de Mme de Noailles qui le voyait d’Amphion et le vieux lac de Lausanne qui fut une ville de pêcheurs romains […].
Et puis passé Lausanne, il y a un troisième lac. Un lac incroyable parce qu’il est tout à la fois un lac de montagne et parce qu’il est aussi un lac classique, un morceau de l’antique mer grecque. Il faut le voir, ce lac terriblement libre, car il supporte d’être désaccordé. Dans un paysage de forêts foncées, vertes et noires, le Léman peut mettre, pour une heure, une note d’absinthe, qui ne se rattache à rien. Aucun peintre n’oserait, ni Hodler, ni Valloton, fixer ce vert de fluor…
(Merveilleux Léman, pp. 5-6.)

Source : http://www.fondation-ramuz.ch/index.php?page=la_fondation

146. Bernard Clavel : "La lumière du lac".

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Né à Lons-le-Saunier en 1923, Bernard Clavel quitte l'école à quatorze ans pour faire un apprentissage de d pâtissier. Il gardera de ces deux ans un très mauvais souvenir. Dès son adolescence il peint et écrit, en pensant qu'un jour il pourra se consacrer totalement à son art : l'écriture. Bernard Clavel détruira plusieurs romains et de nombreux poèmes avant la publication en 1956 de son ouvrage "L'ouvrier de la nuit". Il publie près de 90 livres en 40 ans traduits dans une vingtaine de pays. Bernard Clavel a reçu plus d'une vingtaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt pour "Les Fruits de l'hiver". En 1971, il est élu à l'académie Goncourt. Il en démissionne en 1977.
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La brume de lumière était toujours là. D’un jaune paille très tendre, elle se mêlait à des gris où se devinaient déjà les montagnes de Savoie. Bisontin les guettait. Il guettait le combat qui allait se livrer entre l’ombre et la lumière. Il eût aimé regarder partout à la fois devant lui, où se creusaient des puits bleutés au fon desquels apparaissaient de manière fugitive des neiges et des terres mauves ; à sa droite où la masse des brouillards semblait s’épaissir et s’avancer vers lui ; à sa gauche où l’eau brasillait, fumait, accrochait le feu d’un soleil encore invisible mais déjà présent. Le cœur de l’incendie explosa soudain et de longues flammes vinrent lécher la rive, jusqu’à ses pieds […]. Toutes ces lueurs et ces ombres mêlées entraient en mouvement et c’était un peu comme si le lac tout entier se fût mis à fumer, comme une soupe sur un grand feu […]. La première chose qu’ils découvrirent avant même d’atteindre la maison, ce fut le lac. Bisontin le reçut en plein visage et en plein cœur, dans toute sa grandeur d’hiver. Il était là, à la fois proche et lointain, poli par la bise et le soleil qui s’unissaient pour lui donner plus d’éclat encore qu’à la neige. Il était une nappe d’or pâle entre ces montagnes d’argent où se dessinaient des coulées bleues immobiles. Tous ces ruisseaux figés charriaient des cendres lumineuses jusqu’au lac qui les métamorphosait en paillettes de feu. "La lumière du lac", pp. 131-135

10.06.2007

145. André Guex : "Voiles et carènes".

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Né en mai 1904, André Guex entreprend des études de lettres l''Université de Lausanne. Très jeune, il s'initie à la voile et à l'alpinisme. Ces passions pour le lac et la montagne feront toute sa vie l'objet de son attention d'écrivain. Il commence par enseigner au Gymnase classique de Lausanne, puis il voyage en Finlande et en Grèce.
Trois lignes de force se dégagent dans la vie d'André Guex: l'enseignement, l'écriture et la vie. La reconnaissance spontanée du mérite intellectuel, voire de la supériorité des livres, a marqué out son enseignement. L'écriture, quant à elle, doit témoigner des efforts, des risques et des conquêtes des hommes. La vie enfin, il l'a explorée en navigateur et en alpiniste: le Léman et le Valais sont au coeur de ses expériences d'homme du lac et de la montagne. En 1983, André Guex reçoit le Prix des écrivains vaudois pour l'ensemble de son oeuvre. Il décède en avril 1988.
Source :
http://www.unil.ch/bcu
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Si lointains, ces premiers souvenirs du lac, perdus sur la frange des grèves entre le Rhône et le Grand Canal, au pays des grenouilles, du sable et des roseaux. […]. Le rebat posa ses plaques bleues sur l’eau et nous emporta doucement vers le Rhône, froissant l’eau comme un papier de soie sous l’étrave. Depuis ce temps, j’ai vu bien des vagues et entendu siffler le vent dans bien des gréements dont quelques uns ne valaient pas cher ; jamais je n’ai retrouvé à ce degré l’angoisse délicieuse de l’Aventure, et quand les peupliers de la plaine vinrent à notre rencontre, nous crûmes approcher de je ne sais quelle île[…]. J’ai recherché et retrouvé une nature intacte, inaltérable, une vision identique à celle des premiers hommes qui vécurent dans ce pays. Tout près, leurs travaux ont façonné le rivage, comme pour se venger d’un espace qui échappait à leur cadastre ; ici les arbres, les roseaux et le sable vivent à leur guise leur vie d’arbres, de roseaux et de sable. Bien mieux que dans les livres, j’ai appris là ce que c’était la lumière, l’étendue, la transparence, la profondeur et peut-être, ce que j’étais moi-même. « Enfances », in Voiles et carènes, pp. 20-22.

144. Henri Bordeaux : "J'ai bien mérité de la Savoie"

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Né à Thonon-les-Bains, le 25 janvier 1870. Fils d’avocat, Henry Bordeaux perpétua la tradition familiale et fit des études de droit, à Paris. Licencié ès lettres et en droit, il s’inscrivit en 1889 au barreau de Thonon. Après avoir exercé pendant quelques années à Paris, puis dans sa ville natale où l’avait rappelé la mort de son père, il choisit à partir de 1900 de se consacrer aux lettres, et entama une brillante carrière de romancier. Ses nombreux romans, parmi lesquels on compte notamment Le Pays natal (1900), La Peur de vivre (1902), La Petite mademoiselle (1905), Les Roquevillard (1906), Les Yeux qui s’ouvrent (1908), La Croisée des chemins (1909), La Robe de laine (1910), La Neige sur les pas (1911), La Maison (1913), La Résurrection de la chair (1920), La Chartreuse du reposoir (1924), La Revenante (1932), s’inscrivent dans la lignée de ceux d’un Paul Bourget, à qui il écrivit : « Il me semble que si, quelque lien rattache mes romans les uns aux autres, ce lien serait le sens de la famille ». Les romans d’Henry Bordeaux, qui pour la plupart ont pour cadre sa Savoie natale, sont en effet un hymne sans cesse renouvelé à la famille et aux valeurs traditionnelles, religieuses et morales, dont elle est la garante. On doit également à Henry Bordeaux, des recueils de contes et nouvelles, et plusieurs essais critiques. Henry Bordeaux fut élu à l’Académie française, le 22 mai 1919; il devait siéger à l’Académie française pendant plus de quarante ans et en devenir le doyen d’âge et d’élection. Henry Bordeaux est mort le 29 mars 1963.
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Si j’ai bien mérité de la Savoie en laissant battre son cœur au cœur de mes livres, j’ai choisi l’endroit où je désire que soit honorée ma mémoire, non par un monument, mais par une lecture ou un souvenir. C’est un jardin solitaire, au bord du lac, au pied de Thonon, proche du village de Rive baigné par les eaux que mollit une jetée […]. Au printemps, les rossignols y chantent et s’appellent à une longue distance. L’automne, les feuilles mortes s’y amassent et crissent sous les pieds, en se soulevant comme des vagues. A travers les branches on voit, le long du quai, glisser, comme des cygnes, les bateaux blancs qui s’en vont aux villes étrangères […]. Oui, dans ce parc abandonné sous ma ville natale, pensez à moi, vous qui m’avez aimé, ne fût-ce qu’une seconde, pour une phrase, pour un frisson, pour un paysage, pour un visage de femme, pour votre jeunesse, pour le goût et la force de vivre que vous avez retrouvés en me lisant.