10.07.2007

146. Bernard Clavel : "La lumière du lac".

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Né à Lons-le-Saunier en 1923, Bernard Clavel quitte l'école à quatorze ans pour faire un apprentissage de d pâtissier. Il gardera de ces deux ans un très mauvais souvenir. Dès son adolescence il peint et écrit, en pensant qu'un jour il pourra se consacrer totalement à son art : l'écriture. Bernard Clavel détruira plusieurs romains et de nombreux poèmes avant la publication en 1956 de son ouvrage "L'ouvrier de la nuit". Il publie près de 90 livres en 40 ans traduits dans une vingtaine de pays. Bernard Clavel a reçu plus d'une vingtaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt pour "Les Fruits de l'hiver". En 1971, il est élu à l'académie Goncourt. Il en démissionne en 1977.
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La brume de lumière était toujours là. D’un jaune paille très tendre, elle se mêlait à des gris où se devinaient déjà les montagnes de Savoie. Bisontin les guettait. Il guettait le combat qui allait se livrer entre l’ombre et la lumière. Il eût aimé regarder partout à la fois devant lui, où se creusaient des puits bleutés au fon desquels apparaissaient de manière fugitive des neiges et des terres mauves ; à sa droite où la masse des brouillards semblait s’épaissir et s’avancer vers lui ; à sa gauche où l’eau brasillait, fumait, accrochait le feu d’un soleil encore invisible mais déjà présent. Le cœur de l’incendie explosa soudain et de longues flammes vinrent lécher la rive, jusqu’à ses pieds […]. Toutes ces lueurs et ces ombres mêlées entraient en mouvement et c’était un peu comme si le lac tout entier se fût mis à fumer, comme une soupe sur un grand feu […]. La première chose qu’ils découvrirent avant même d’atteindre la maison, ce fut le lac. Bisontin le reçut en plein visage et en plein cœur, dans toute sa grandeur d’hiver. Il était là, à la fois proche et lointain, poli par la bise et le soleil qui s’unissaient pour lui donner plus d’éclat encore qu’à la neige. Il était une nappe d’or pâle entre ces montagnes d’argent où se dessinaient des coulées bleues immobiles. Tous ces ruisseaux figés charriaient des cendres lumineuses jusqu’au lac qui les métamorphosait en paillettes de feu. "La lumière du lac", pp. 131-135

10.06.2007

145. André Guex : "Voiles et carènes".

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Né en mai 1904, André Guex entreprend des études de lettres l''Université de Lausanne. Très jeune, il s'initie à la voile et à l'alpinisme. Ces passions pour le lac et la montagne feront toute sa vie l'objet de son attention d'écrivain. Il commence par enseigner au Gymnase classique de Lausanne, puis il voyage en Finlande et en Grèce.
Trois lignes de force se dégagent dans la vie d'André Guex: l'enseignement, l'écriture et la vie. La reconnaissance spontanée du mérite intellectuel, voire de la supériorité des livres, a marqué out son enseignement. L'écriture, quant à elle, doit témoigner des efforts, des risques et des conquêtes des hommes. La vie enfin, il l'a explorée en navigateur et en alpiniste: le Léman et le Valais sont au coeur de ses expériences d'homme du lac et de la montagne. En 1983, André Guex reçoit le Prix des écrivains vaudois pour l'ensemble de son oeuvre. Il décède en avril 1988.
Source :
http://www.unil.ch/bcu
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Si lointains, ces premiers souvenirs du lac, perdus sur la frange des grèves entre le Rhône et le Grand Canal, au pays des grenouilles, du sable et des roseaux. […]. Le rebat posa ses plaques bleues sur l’eau et nous emporta doucement vers le Rhône, froissant l’eau comme un papier de soie sous l’étrave. Depuis ce temps, j’ai vu bien des vagues et entendu siffler le vent dans bien des gréements dont quelques uns ne valaient pas cher ; jamais je n’ai retrouvé à ce degré l’angoisse délicieuse de l’Aventure, et quand les peupliers de la plaine vinrent à notre rencontre, nous crûmes approcher de je ne sais quelle île[…]. J’ai recherché et retrouvé une nature intacte, inaltérable, une vision identique à celle des premiers hommes qui vécurent dans ce pays. Tout près, leurs travaux ont façonné le rivage, comme pour se venger d’un espace qui échappait à leur cadastre ; ici les arbres, les roseaux et le sable vivent à leur guise leur vie d’arbres, de roseaux et de sable. Bien mieux que dans les livres, j’ai appris là ce que c’était la lumière, l’étendue, la transparence, la profondeur et peut-être, ce que j’étais moi-même. « Enfances », in Voiles et carènes, pp. 20-22.

144. Henri Bordeaux : "J'ai bien mérité de la Savoie"

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Né à Thonon-les-Bains, le 25 janvier 1870. Fils d’avocat, Henry Bordeaux perpétua la tradition familiale et fit des études de droit, à Paris. Licencié ès lettres et en droit, il s’inscrivit en 1889 au barreau de Thonon. Après avoir exercé pendant quelques années à Paris, puis dans sa ville natale où l’avait rappelé la mort de son père, il choisit à partir de 1900 de se consacrer aux lettres, et entama une brillante carrière de romancier. Ses nombreux romans, parmi lesquels on compte notamment Le Pays natal (1900), La Peur de vivre (1902), La Petite mademoiselle (1905), Les Roquevillard (1906), Les Yeux qui s’ouvrent (1908), La Croisée des chemins (1909), La Robe de laine (1910), La Neige sur les pas (1911), La Maison (1913), La Résurrection de la chair (1920), La Chartreuse du reposoir (1924), La Revenante (1932), s’inscrivent dans la lignée de ceux d’un Paul Bourget, à qui il écrivit : « Il me semble que si, quelque lien rattache mes romans les uns aux autres, ce lien serait le sens de la famille ». Les romans d’Henry Bordeaux, qui pour la plupart ont pour cadre sa Savoie natale, sont en effet un hymne sans cesse renouvelé à la famille et aux valeurs traditionnelles, religieuses et morales, dont elle est la garante. On doit également à Henry Bordeaux, des recueils de contes et nouvelles, et plusieurs essais critiques. Henry Bordeaux fut élu à l’Académie française, le 22 mai 1919; il devait siéger à l’Académie française pendant plus de quarante ans et en devenir le doyen d’âge et d’élection. Henry Bordeaux est mort le 29 mars 1963.
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Si j’ai bien mérité de la Savoie en laissant battre son cœur au cœur de mes livres, j’ai choisi l’endroit où je désire que soit honorée ma mémoire, non par un monument, mais par une lecture ou un souvenir. C’est un jardin solitaire, au bord du lac, au pied de Thonon, proche du village de Rive baigné par les eaux que mollit une jetée […]. Au printemps, les rossignols y chantent et s’appellent à une longue distance. L’automne, les feuilles mortes s’y amassent et crissent sous les pieds, en se soulevant comme des vagues. A travers les branches on voit, le long du quai, glisser, comme des cygnes, les bateaux blancs qui s’en vont aux villes étrangères […]. Oui, dans ce parc abandonné sous ma ville natale, pensez à moi, vous qui m’avez aimé, ne fût-ce qu’une seconde, pour une phrase, pour un frisson, pour un paysage, pour un visage de femme, pour votre jeunesse, pour le goût et la force de vivre que vous avez retrouvés en me lisant.

143. Hermine Asaky : "Un attendrissement aussi doux ..."

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Hermine ASAKY fut la seconde épouse d'Edgar QUINET. Cette roumaine vécut avec son mari à Amphion et surtout à Veytaux, près de Chillon, de 1858 à 1870.
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Après la France, nul lieu sur la terre ne me causa un attendrissement aussi doux que le lac Léman, vu pour la première fois dans la matinée du 5 septembre. Nous étions là, en face de ces eaux bleues, de ces montagnes légèrement voilées, vaporeuses, sur lesquelles flotte je ne sais quelle magie. Ce lac réunit à tous les genres de beauté visible ce charme inexprimable qui saisit le cœur et l’imagination. Les plus beaux génies de la terre semblent avoir choisi ces bords pour leurs rendez-vous éternels. Le golfe mystérieux de Chillon était voilé par des nuages bronzés. Cette contemplation silencieuse est tellement absorbante que nous quitterons Lausanne sans avoir vu autre chose que le paysage en face de nos fenêtres. [...] Le temps fut magnifique tout ce mois de septembre et d’octobre, le ciel d’un bleu pur, le miroir du lac aussi brillant que le ciel, bleu comme la Méditerranée, nous enveloppant de toutes parts. Quel silence, on n’entendait que le clapotement des vagues expirant sur la grève : en face de nous, les montagnes de France ; sur l’autre rive, Lausanne dont on voyait le soir les lumières. Pour tout mouvement dans ce tableau tranquille, quelque voile de pêcheur qui passe et repasse, serrant de si près le rivage que l’ombre se projetait sur notre livre, quand on lisait sur la galerie. Pas un souffle dans l’air. Nos châtaigniers ne remuaient pas une feuille ; les eaux étaient d’une transparence d’émeraude et de saphir.

142. Anna de Noailles : "Le paradis d'Amphion"


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Le paradis d'Amphion
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Etranger qui viendra lorsque je serai morte,
Contempler mon lac genevois,
Laisse que ma ferveur dès à présent t'exhorte
A bien aimer ce que je vois.
Au bout d'un blanc chemin bordé par des prairies
S'ouvre un jardin odorant;
Descends parmi les fleurs, visite je te prie
Le beau chalet de mes parents [...]
C'est là que j'ai connu, en ouvrant mes fenêtres
Sur les orchestres du matin,
L'ivresse turbulente et monastique d'être
Sûre d'un illustre destin [...]
Maintenant, redescends et vois sur le rivage
Une jetée en blanc granit :
Il n'est pas un plus pur, un plus doux paysage,
Un plus familier infini [...]
Laisse que ton regard dans les flots se délecte
Parmi les fins poissons heureux,
De là on voit, le soir, comme d'ardents insectes
S'allumer Lausanne et Montreux.
Peut-être a-t-on mis là, comme je le souhaite,
Mon coeur qui doit tout à ces lieux,
A ces rives, ces prés, ces azurs qui m'ont faite
une humaine pareille aux dieux
(in "Les Forces Eternelles)

141. Henri Warnery : "Tableau du lac".

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Tableau du lac

Là tout d’un coup, un large horizon se déroule,
Tout un vague pays par la brume irisé
Qu’enserre le Jura de sa lointaine houle ;
Et le Léman, comme un saphir immense luit,
Plus caressant entre ses rives indécises,
Plus divin que la voûte adorable des nuits.

Henri Warnery (1859-1902) est un poète suisse de langue française né à Lausanne. Il y étudia la théologie avant de devenir professeur de français au collège de Constantinople. "Sur l'Alpe", chante la montagne avec une fraîcheur et une intensité d’impression remarquables . Henri Warnery obtint le prix littéraire Rambert en 1903 pour "Le Peuple vaudois".

140. Henri Frédéric Amiel : "Jour à jour" .

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Jour à jour

Le spectacle des coteaux de Montreux :
Entre le clair miroir du lac aux vagues bleues
Et le sombre manteau du Cubly bocager,
Dévale, ondule et rit, à travers maint verger
Sous les noyers pleins d’ombre un gazon de deux lieues.
C’est ici, c’est Charnex, mon nid dans les halliers […].
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Orphelin dès l'âge de 13 ans, Amiel (1821-1881) est élevé par son oncle à Genève. Après de brillantes études, il voyage et découvre particulièrement Berlin où il restera pour étudier. Lorsqu'il rentre à Genève, il présente une thèse qui lui vaut le poste de professeur en esthétique et en littérature française à l'Université. Il est l'auteur de quelques recueils poétiques, de ballades historiques ou d'études, notamment sur Germaine de Staël ou Rousseau. Le talent de cet homme se révèlera après sa mort, avec son journal de 17000 pages, commencé dès l'année 1839.

139. Eugène Rambert : "O vieux Léman"

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Eugène Rambert (1830-1886) nait près de Montreux. Après avoir fait des études de théologie, il est successivement professeur à l’Académie de Lausanne et à l’École polytechnique de Zurich. Il revient en 1881 à Lausanne, où il meurt cinq ans après. Connu surtout comme prosateur, Eugène Rambert est aussi un poète fort remarquable. Il est avant tout un poète national. « Toute sa poésie n’est qu’un hymne, un chant d’amour pour la Suisse...
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O vieux Léman, toujours le même,
Bleu miroir du bleu firmament,
Plus on te voit et plus on t’aime,
O vieux Léman
Je n’ai rien vu qui te ressemble,
Rien qui soit beau de ta beauté,
Qui mêle ainsi, qui fonde ensemble
La douceur et la majesté[…].
On donnerait gloire et richesse,
Tout ce qu’on a pour te revoir,
Pour voir surgir la silhouette
De la dent d’Oche ou de Jaman,
Pour voir plonger une mouette
Dans une vague du Léman […]