11.12.2008

354. Index des 360 messages publiés. 4

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4. Messages : 107 à 128.

128. Gabriel Bonnoure : La poésie d’Anna de Noailles
127. Benjamin Valloton : Ceux de Barivier.
126. Benjamin Valloton : Barivier, village de Savoie.
125. Jacques Cheissex : Montreux.
124. Alphonse de Lamartine : « Pour moi, cygne d’hiver».
123. Albert Richard : « Combien mon lac est doux ».
122. Henri Durand : Léman, roi de nos lacs
121. Le Doyen Bridel : « Des remparts de Genève …. ».
120. Juste Olivier : « Ô bleu Léman ».
119. Juste Olivier : « Comme un tissu léger … ».
118. Léon Tolstoï : Le pays de Clarens.
117. Stendhal : De Rolle à Vevey.
116. Théophile Gautier : Le Léman est tout Genève.
115. Victor Hugo : Meillerie.
114. Victor Hugo : Lausanne et Vevey.
113. Alexandre Dumas : Genève, le lac, Nyon.
112. François René de Chateaubriand : A Coppet.
111. Alphonse de Lamartine : Nernier et à l’entour.
110. Germaine de Staël : Au bord du lac de Genève
109. Jean-Jacques Rousseau : En approchant de la Suisse.
108. M. le Gallais : Origines de la Savoie
107. A de Bougy : Les eaux minérales d’Evian

353. Index des 360 messages publiés. 3

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3. Messages : 67 à 106.

106. L.E. Piccard : Origines d’Evian
105-103. Martine de Rosny-Farge : La petite fille du lac.
102-101. Michel Boutron : La montagne et ses hommes
100. Anna de Noailles : "Deux êtres luttent ".
99. Anna de Noailles : "Astres qui regardez".
98. François Broche : Anna de Noailles
97. Anna de Noailles : "Les vivants et les morts".
96-95. Anna de Noailles : "Domination".
94. Anna de Noailles : "Poème de l’amour".
93. Anna de Noailles : « L’honneur de souffrir ».
92. Anna de Noailles : « Le cœur innombrable ».
91. Anna de Noailles : « Le jardin perfide ».
90. Anna de Noailles : « J’ai vu ta confuse ….. ».
89. Anna de Noailles : « Lever au soleil ».
88. Anna de Noailles : « Il fera longtemps clair ce soir".
84-87. Francis Broche : "Anna de Noailles à Amphion".
83-80. Dans la presse des années 1900.
79-77. Maurice Denuzière : « Helvétie ».
76-70. Alphonse Guillot : « Faisons le tour du lac ».
69. Maurice Denuzière : « A Lausanne ».
68. Maurice Denuzière : « A Vevey ».
67. Maurice Denuzière : « Le temps des vendanges ».

352. Index des 360 messages publiés. 2

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2. Messages : 31 à 66.

66. Anna de Noailles : « L’allée des platanes ».
65-64. Anna de Noailles et Maurice Barrès à Amphion.
63. Anna de Noailles célébrée à la Sorbonne.
62-60. Pour mieux connaître Anna de Noailles.
59-57. Emmanuel Berl : Cimetière
56-55. Lord Byron et le lac Léman.
54. Le lac Léman, un lien permanent.
53. Le lac Léman, son pouvoir d’attraction.
52. Le lac Léman : présentation.
51. Anna de Noailles : Jeunesse
50. Anna de Noailles : L’empreinte
49. Anna de Noailles : Offrande à la nature
48. Alphonse Guillot : Au-dessus d’Evian, vers les montagnes.
47. Anna de Noailles : quatre portraits
46-44. Invocation au lac.
43-42. Impressions de voyage.
41-40. Alphonse Guillot : En Chablais.
39-38. A propos de la littérature en Savoie.
37-34. Charles-Ferdinand Ramuz : Chant de notre Rhône
33. Anna de Noailles : les Eblouissements
32. Anna de Noailles : Plainte
31. Dostoïevski à Genève.

351. Index des 360 messages publiés. 1

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1. Messages : 01 à 30.

30. Charles-Albert Cingria : "J’ai envie de parler d’Ouchy".
29. Evian : A la mémoire du prince de Brancovan.
28. Alphonse de Lamartine : Mémoires.
27. Jean-Jacques Rousseau : "A propos de la Nouvelle Héloïse" .
26. Voltaire : "Séjour à Lausanne".
25. John Ruskin : "Au bord du lac de Genève".
24. Anna de Noailles : "Notre amour" .
23. Emmanuel Berl : "Dialogue à propos d’Anna de Noailles".
22. Etienne Piver de Sénancour : "Autour du lac ".
21-18. Le jardin votif Anna de Noailles à Amphion
17-16. Louis Perche : Anna de Noailles dans « Poètes d’aujourd’hui ».
15-11. Francis Wey : Récits d’histoire et de voyage.
10. Le château de Chillon : histoire abrégée.
09. Lord Byron : Le prisonnier de Chillon.
08. Lord Byron : Clarens, sweet Clarens ….
07. Lord Byron : Au château de Chillon.
06. Anna de Noailles : "En ces matins d’Octobre"
05. Anna de Noailles : "Le mois de cristal".
04. Anna de Noailles : "J’ai goûté des moments ….." .
03. Anna de Noailles : "Entre Evian et Thonon ....".
02. Anna de Noailles : "Esquisse d’une vie".
01. Paul Schauenberg : "Un nom, un lac, le Léman".

11.09.2008

350. Anna de Noailles par Maurice Barrès

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Madame,

En quittant le rivage où respirèrent Iphigénie et Antigone, quel délice de trouver au front d'une jeune vivante les glaces flexibles et l'étincelle de l'Ionie ! C'est que, jadis, vous avez vécu dans l'Érechthéion avec les jeunes filles qu'on nommait « les porteuses de rosée » On vous entrevoit, dans la procession, qui tenez de vos deux mains le voile d'Athéna ; et les jeunes gens de Platon vous ont appelée : ma sœur.
Quand les Acropoles cessèrent de porter leurs fruits particuliers et redevinrent des rochers stériles auprès de la mer, vous ne vous êtes pas couchée dans le sable des morts avec les figurines d’argile. Vous avez vécu dans Byzance, d'où, votre ancêtre nous apporta le trésor des lettres antiques. Toute la suite des voyageurs ont vu les jeunes Phanariotes chanter, danser et pleurer sous les vergers de la mer Noire. Mais votre nom paternel évoque l'effort des vieilles races pour s'affranchir de la Babel ottomane. Obscurs frissons, fièvres royales, quel beau livre on pourrait écrire avec l'histoire d'une goutte de sang grec ! Hier enfin, vous êtes venue, du Danube comme Ronsard, et de Byzance comme Chénier, nous offrir toute vive, mais attendrie par des siècles d'exil, cette délicatesse grecque dont les archéologues ne nous donnent qu'une idée languissante. Vos poèmes remplissent de plaisir nos débutants et nos maîtres. On s'émerveille du mariage d'un jeune cœur païen avec nos paysages. Un jardin que vous regardez en a plus de parfum et d'éclat ; il devient tel que furent, avant votre migration, j'imagine, les îles de l'Archipel.
Les réminiscences involontaires qui soutiennent votre génie nous aident à comprendre les mystères de l'inspiration, et l'on voit dans votre âme, comme dans une ruche de verre, se composer les lourds rayons dorés. Vous paraissez obéir docilement aux propositions de l'heure : votre fantaisie bondit avec une sûreté joyeuse sur la minute qui passe, ou bien vous cédez à votre inclination comme une herbe qui ploie au bord du chemin, mais vous demeurez toujours une avisée petite-fille d'Ulysse. Quand je lis vos romans, je songe parfois aux ruses des héros grecs. Il semble qu'un divinité champêtre se soit déguisée en Parisienne pour observer, avez un détachement cruel, le petit manège des femmes. [...] Ainsi, Madame, ce n'est pas sans sujet que j'ai désiré inscrire votre jeune gloire sur la première page de ce voyage à Sparte. Elle place sous l'invocation de la poésie un livre qui pourrait parfois sembler irrévérent à l'égard des belles choses. On ne me traitera pas de barbare, si vous me permettez de mettre à vos pieds mon admiration respectueuse.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Barr%C3%A8s

349. Anna de Noailles par Charles Maurras

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[…] On ne trouve chez la comtesse de Noailles aucune réminiscence, même confuse, de l'Océan barbare, ni des troubles particuliers à la conscience chrétienne. La demi-grecque oublie la notion du péché. Elle songe la Mort comme l'ont songée les plus anciens d'entre les Anciens. C'est un obscur endroit d'où l'on pense à la vie avec quelque regret et d'où l'on veut savoir les nouvelles de notre monde. Les morts sont consolés, quand un trou creusé dans la terre insinue jusqu'au séjour où l'ombre se mêle à la cendre un rayon de miel, un filet de lait et de vin. Le poète raffiné du "Cœur innombrable" charge un faune de ses commissions pour le Styx, mais la collation rituelle est augmentée d’un mets nouveau : c'est le don royal d'elle-même, et ce présent fait a des Ombres, qui n'en peuvent goûter - elle le dit - pourra paraître assez méchant :

Dis-leur comme ils sont doux à voir,
Mes cheveux bleus comme des prunes,
Mes pieds pareils à des miroirs
Et mes deux yeux couleur de lune.

Et dis-leur que, dans les soirs lourds,
Couchée au bord des fontaines,
J’eus le désir de leurs amours,
Et j’ai pressé leurs ombres vaines.

[…] Le second recueil de Madame de Noailles, "L'ombre des jours" précise la valeur de ces éléments précieux. Il achève de révéler quel trésor de puissance poétique accumulent certaines natures frémissantes. La sensibilité diffère de l'art ; mais elle est la matière première de l'art. Un certain degré de sensibilité, également distribuée et répartie, peut suppléer à la raison et tenir la place du goût. Or, l'excès fait la loi ici. Bien plus, de cette belle et forte sensibilité naturelle, une volonté résolue abuse méthodiquement. La jeune femme ne se complaît qu'à sentir, à se voir sentante et souffrante. Sa frénésie de sentiment, toujours consciente et voulue, la dévoile, l'écorche même, afin de la faire apparaître plus nue. Le poète se soucie donc de moins en moins de forger des représentations cohérentes, des images suivies, mais dans la négligence se font les rencontres heureuses :

J’entendrai s’apprêter dans les jardins du temps,
Les flèches de soleil, de désir, d’envie
Dont l'été blessera mon cœur tendre et flottant.


Le poète abandonne semblablement les descriptions, auxquelles il s'appliquait jadis avec une méritoire constance, et ces héros obscurs du jardin potager, haricots, radis, fleurs de pois, auxquels était dévoué le premier volume, sont relégués en un second plan à peine sensible. Ce que l'auteur demande désormais aux arbres, aux buissons, à la nature entière, c'est d'exciter ses nerfs, d'extasier son rêve, de lui apporter l'occasion du mouvement passionné. A ce titre, les vraies fleurs, ces fleurs du vieux temps qui charmèrent tous les poètes, refleurissent dans le jardin qui leur avait préféré des légumineuses. En l'absence des roses, jugées sans doute un peu trop simples, voici déjà brûler dans l'air amoureux de la nuit "l'héliotrope mauve aux senteurs de vanille". A la description se substitue donc une émotion, mais élancée, autant que faire se peut, des régions les plus végétatives et les plus nocturnes de l'âme :

Mon âme si proche du corps !
Mon âme d'ombre et de tourment
Et celle qui veut âprement
Le sang de la tendresse humaine !
O mes âmes désordonnées !

Ces petites âmes diverses, avides, brutales, - un physiologiste dirait - ces petits centres nerveux de systèmes inférieurs, - ces âmes d'impression plus que de réflexion et d'organisation, ces petites volontés toutes sensuelles, sont expressément chargées de tout passionner. Un train qui part, "beau train violent" est invoqué comme le "maître de l'ardente et sourde frénésie".
[…] De grands poètes qui exposent les infortunes des amants veulent nous émouvoir de pitié ou d'horreur. Celui-ci n'a aucune arrière-pensée théâtrale. Il n'a point d'autre but que de dire l'amour ou plutôt de le confesser. Il nous confesse son amour. Je voudrais oser dire qu'il l'extériorise. Comme le jeune auteur d'Occident tendait à trouver, des paroles qui pussent la dire, vivante, vraie, dans les caractères particuliers de son imagination, le jeune auteur de La Nouvelle -Espérance cherche à faire voir avec vérité ce que c'est que son cœur de femme, conçu, non au repos, où il n'est point lui-même, mais au plus vif, au plus rapide, au plus effréné des mouvements qui mettent le fond bien à nu ; non dans le rêve et dans l’attente, mais à la fleur des heures où brûle le plus haut sa plus chaude flamme d'amour. Je suis loin de nier l'éminente curiosité du spectacle.
Cependant, ces efforts de description intérieure participent de la science plus que de l'art. Il me semble que le succès en sera toujours relatif. Si, d'un tableau à un autre, il n'existe jamais de copie parfaite, comment serait-on jamais satisfait de la version de nos états intérieurs dans le langage extérieur, de notre vie propre dans un monde qui est commun et qui doit l'être ? Quelque concret et sensuel que soit un style, les mots sont toujours une algèbre, leurs symboles ne feront jamais la réalité : ils ne la refléteront même pas. Aussi n'est-on jamais satisfait, même de l'outrance, et faut-il toujours la porter plus avant. Par essais graduels, par entraînement méthodique, les phénomènes insensibles ou à peine perçus jusque-là prennent une forme distincte. L'hyperesthésie maladive s'accentue volontairement et s'accompagne de perversions bizarres - La couleur des mots apparaît et, leur arôme s'annonce. En même temps qu'il se colore et se parfume, l'univers intellectuel commence à revêtir un accent plus aigu, dont le patient commence à souffrir.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Maurras

348. Anna de Noailles par François Mauriac


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Cette jeune femme illustre prêta sa voix à toute une jeunesse tourmentée. Sa poésie fut le cri de notre adolescence. Auprès des autres, nous cherchions l'apaisement, la lumière; ou nous leur demandions d'être bercés et endormis. Mais elle attirait à soi les passions qui ne veulent pas guérir. Quelle tentation, pour un jeune cœur, que de découvrir Dieu au-delà de l'assouvissement !
Admirée, adorée, chargée et comme accablée de tous les dons humains, elle nous précédait de dix années dans la vie, pour que nous fussions avertis que posséder tout, c'est ne rien avoir, et qu'il ne sert à rien de gagner l'univers. L'univers, elle l'avait capté dans ses poèmes où Venise, Sorrente, la Sicile nous semblaient plus chaudes et plus odorantes que dans le réel. Mais de tous les jardins du monde, elle rapportait les seules herbes nécessaires pour composer le philtre qu'Iseult partage avec Tristan et elle nous le faisait boire. Elle n'a jamais distingué l'amour de la mort. Son exigence débordait infiniment l'amour humain. […] Durant toute une vie, aura-t-elle contemplé la mort en vain ? A cet esprit, l'un des plus avides que nous ayons connus, la mort ne révéla rien de ce que dissimulent ses ténèbres. Penchée depuis l'enfance sur ce gouffre d'éternelle clarté, Madame de Noailles a toujours donné son cœur et son consentement à la nuit. [...] "Il faut d'abord avoir soif", ce mot de Catherine de Sienne que Madame de Noailles inscrivit en exergue du Poème de l'amour, ce mot l'aurait sans doute éclairée, si elle l'eût ainsi compris : "Soif de ce silence où Dieu nous parle". Peut-être alors eût-elle entendu la parole intérieure qui fut adressée à Catherine de Sienne : "Tu es celle qui n'est pas !". C'était le mot de l'énigme, et Madame de Noailles ne l'a pas trouvé. Elle est demeurée inguérissablement elle-même, aveuglée par sa propre lumière. […] C’est une dangereuse épreuve que l'excès de bonheur. Les anciens n'avaient pas tort de redouter une chance trop constante ; la créature comblée finit toujours par être accablée.Il est des êtres sur qui le bonheur humain s'acharne, comme s'il était le malheur, et, en vérité, il est le malheur. Ce grand poète qui vient de s'endormir, nous l'avons vu dans l'éclat de sa jeune gloire. D'autres femmes étaient belles, mais elle seule possédait cette beauté que le génie transfigure. Princesse dès le berceau, elle reçut, au jour de ses noces, un des plus grands noms de France, et des plus glorieux; mais à peine l'eut-elle porté, que l'éclat de son génie obscurcit les fastes de cette famille illustre; et désormais le nom de Noailles n'évoquera plus le vainqueur de Cérisoles, ni cet archevêque de Paris, ami secret des jansénistes et pour qui Racine écrivit l'histoire de Port-Poyal, ni trois maréchaux de France, mais une jeune Minerve revenue de toute sagesse, docile au seul vertige, et qui, comme l’Euphorion de Goethe, s'élance à corps perdu « dans un espace plein de douleurs »
Qu'elle était heureuse, cette désespérée ! Son génie jouissait de lui-même, à chaque instant de sa vie ; et non pas seulement lorsque, poète, elle cédait, dans le secret, à ses sublimes inspirations; car elle régnait aussi par la parole. Dans ces beaux jours de notre jeunesse, dès qu’elle apparaissait, nous nous pressions autour d'elle toujours accablée, mais dont l'épuisement même entretenait l'ivresse. Elle faisait rire aux larmes des adolescents que ses poèmes enivraient de tristesse, le soir, dans leur chambre solitaire. Furieuse et joyeuse abeille, elle fonçait soudain sur ses victimes, car elle voyait le ridicule des gens, selon le mot de Saint-Simon, « avec cette vérité qui assomme ». [...] Tant qu'une seule chose nous manque, nous espérons l'atteindre et le désespoir reste impossible. Mais rien ne manquait à cette reine de notre jeunesse; et elle obtint donc, par surcroît, le désespoir si nécessaire aux poètes. Il faut tout avoir, pour ne tenir compte de rien, tout posséder, pour avoir le droit de tout mépriser. Il n'y a pas de détachement possible sans possession, car comment nous détacher de ce que nous n'avons pas ?
[...] C'était l'époque où . . . un jeune insolent disait devant moi à Madame de Noailles : « On ne fait plus de vers, aujourd'hui, madame !», l'époque enfin où, dans la lignée de Mallarmé, se manifestait un poète attentif à la valeur et au poids de chaque mot, ennemi de toute facilité. Dans les premiers jours après l'Armistice, je me vois encore, chez le libraire Floury, lisant d'un trait la Jeune Parque de ce Paul Valéry […] aux antipodes du "Cœur Innombrable" et des "Eblouissements" . Mais il y a, chez les Muses, beaucoup de demeures ; et dans ce temps où je me sentais proche encore de mes belles années, bourdonnantes de tous les poètes, les dieux nouveaux n’empiétaient pas sur mes anciennes adorations. Aucun de nous qui ne soit demeuré fidèle à celle dont la poésie fut la voix même de notre jeune passion. Peut-être aurions-nous dû le lui redire; mais nous ne pensions pas que cette. immortelle eût besoin d'être rassurée.

http://www.francois-mauriac.com/flash.htm

347. Anna de Noailles par Jean Cocteau


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Rien ne prouvera donc aux intellectuels que la comtesse Anna de Noailles soit un très grand poète, car la toute mystérieuse sexualité dont je parle n'est pas le fait d'un milieu qui confond avec du brio ce qui brille et pour lequel un certain ennui semble être le signe de sérieux et le privilège de chef-d'œuvre. Après une gloire que peu de personnes vivantes connurent, la comtesse de Noailles tomba brutalement dans la fosse commune où la gloire, qui est femme, abandonne les cendres de ceux qui ont trop voulu se faire aimer d'elle. […] Pauvre et merveilleuse Anna, elle ferait sans doute fort étonnée d'apprendre la révision de son procès entreprise par un poète dont les incartades lui paraissaient néfastes et, en outre, que cet anarchiste incorrigible occuperait un jour le fauteuil illustré par elle et par Mme Colette à l'Académie royale de Belgique.
[…] Un soir de novembre 1918, j'entendis Joseph Reinach dire à la comtesse : « Il existe en France trois miracles : Jeanne d'Arc, la Marne et vous ». Moréas la surnommait l'abeille de l'Hymette. Quelle jeune femme ne s'enfiévrerait de tels éloges ! Roumaine par les Brancovan, grecque par les Musurus, portant un des noms les plus représentatifs de l'aristocratie française, sanctifiée déjà, petite-fille, au bord du lac de Genève par l'extase d'une mère, pianiste virtuose, la comtesse se laissa glisser sur la pente où j'eusse continué de glisser moi-même si je ne m'étais aperçu à temps que ma glissade était une chute vertigineuse. Cette chute se termine fort mal pour ceux qui refusent la porte étroite et se laissent pousser par les flatteurs. [...] La comtesse adorait cette éloquence à laquelle Verlaine conseille de tordre le cou. Il arrivait à l'oraculeuse sibylle de tomber dans le bavardage et je l'ai vue, à table, boire de la main droite et agiter la main gauche afin que les convives ne lui enlèvent pas le crachoir. […] La comtesse se bouchait les oreilles à ce qui n'était pas fanfare. Comme les charmantes rainettes, dont elle avait les mains étoilées, la taille fine et la gorge palpitante, elle ne résistait pas au rouge. […] Le prodige de la comtesse qui faisait Léon-Paul Fargue s'écrier : « La mâtine ! Elle a encore tiré dans le mille ! », C’est lorsque, sans directives et sans contrôle, l'expiration, prise pour inspiration elle se mettait à vaincre des couches de matières mortes, à jaillir comme la flèche du Zen, seule consciente du but. Elle estimait qu'en tirant à l'aveuglette, il y a des chances pour que quelques balles atteignent la cible. On regrette que ces balles chanceuses soient des balles perdues, et que pour sauver certaines strophes il faille en abandonner d'autres. Sans doute se référait-elle à l'exemple torrentiel d’Hugo. C'est alors qu'il ne s'agissait plus de fleurs qui rêvent de finir dans des vases, ni de ce délire que la comtesse confondait avec le sublime. Brusquement, sa foudre invente de surprenantes audaces, sa flèche quitte l'arc, traverse des désordres, frôle la catastrophe et se plante dans la pomme, sur la tète du fils Tell.

http://www.jeancocteau.net/