10.25.2008

264. Rémi Mogenet : Julien Gracq et le Léman

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Chronique publiée dans "Le Messager de la Haute-Savoie" du jeudi 23 octobre 2008
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Le lecteur consultera également avec intérêt
le blog hebdomadaire de Rémi Mogenet : http://remimogenet.blog.tdg.ch/

10.11.2008

263. Bachellerie. Une journée au bord du lac.


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1. Le matin.
L'aube a fait pâlir les étoiles, et sous la feuillée, le gazouillis des oiseaux, orchestre matinal, salue le jour qui commence. Tout s'anime. Les monts, titans pétrifiés en leur chevauchée orgueilleuse, précisent leurs formes. Du lac encore endormi, pareille à une gaze légère, monte une buée que tord l'air frais du matin. […] Du rivage, deux jeunes gens, presque deux enfants, contemplent, émus, ce spectacle sublime. Le jeune homme, pressant les mains de sa compagne, lui murmure des choses exquises, troublantes.
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2. A midi.
Les fleurs se pâment, inclinant leur tête, et semblent demander grâce. […] Le lac lui-même, cet éternel agité, parait dormir: grâce à la brume légère qui s'élève à sa surface et masque les côtes voisines, il donne l'illusion d'un océan. […] Le jeune couple du matin, en pleine force à cette heure, échange des regards de tendresse confiante et sereine, et l'homme sourit à la femme radieuse d'une maternité prochaine.
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3. Le soir
Le lac frémit dans son immense coupe de malachite. Pareil à l'oiseau fabuleux qui renaissait de ses cendres, le roi du jour approche du couchant, l'autel enflammé où il doit accomplir son propre sacrifice. L'horizon l'attire comme un aimant. Il s'enfonce peu à peu, mais son agonie est celle d'un dieu: il disparaît, il s'éteint en pleine gloire, dans une fulgurante apothéose. Comme si le soleil se mourait, la fiancée du matin, l'heureuse épouse de midi, la mère honorée du soir se retourna vers le vieillard, son compagnon.
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4. Coucher de soleil vu de Grande-Rive
Il ne resta bientôt plus de cette orgie de lumière, de cette bacchanale de tons, de ce finale échevelé que quelques accords mourants, sous forme de pourpre plaquée à de légères vapeurs à l'ouest. Et cette teinte alla s'affaiblissant encore, passant du carmin vif à l’incarnat, la nuance délicate que révèle la lumière traversant la chair, et qui doit être, s'il faut en croire certains théologiens, l'essence même du corps transfiguré.
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"Au pays évianais. Notes, impressions et souvenirs", pp. 121-124

262. Anna de Noailles : "Mes livres, je les fis ...."

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Texte du poème dont le manuscrit est reproduit dans le message 261
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Mes livres, je les fis, pour vous, ô jeunes hommes,
Et j'ai laissé dedans,
Comme font les enfants qui mordent dans des pommes
La marque de mes dents.
J'ai laissé mes deux mains sur la page étalées
Et la tête en avant
J'ai pleuré, comme pleure au milieu de l'allée
un orage crevant.
Je vous laisse, dans l'ombre amère de ce livre,
Mon regard et mon front,
Et mon âme toujours ardente et toujours ivre
Où vos mains traîneront.
Je vous laisse le clair soleil de mon visage,
Ses millions de rais,
Et mon coeur faible et doux qui eut tant de courage
Pour ce qu'il désirait.
Je vous laisse mon coeur et toute son histoire,
Et sa douceur de lin,
Et l'aube de ma joue, et la nuit bleue et noire
Dont mes cheveux sont pleins.
Voyez comme vers vous, en robe misérable
Mon Destin est venu.
Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,
N'ont pas les pieds si nus.
Et je vous laisse, avec son feuillage et sa rose,
Le chaud jardin verni
Dont je parlais toujours; et mon chagrin sans cause
Qui n'est jamais fini .....
(Les Eblouissements)

261. Anna de Noailles : manuscrit du 12 juin 1903

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"Mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes . . . "

6.01.2008

260. Lord Byron et le prisonnier de Chillon

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Chronique publiée le 22 mai 2008 par Rémi Mogenet
dans l'hebdomadaire "Le Messager de la Haute-Savoie"

3.26.2008

259. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 7.

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7. Que de lassitude, que d'ennui, de bâillements, d'irritation, de colères, de désir de mourir chez l'enfant ! Il ne sait pas pourquoi il a été introduit dans la cage du monde, il erre, rôde, s'affaisse jusqu'à ce que la turbulente nature, à travers les barreaux, lui ait murmuré son véridique, invincible et décevant secret !
Petite fille, j'ai, certes, goûté des moments de paradis à Amphion, dans l'allée des platanes étendant sur le lac une voûte de vertes feuilles; dans l'allée des rosiers, où chaque arbuste, arrondi et gonflé de roses, laissait choir ses pétales lassés sur une bordure de sombres héliotropes; je respirais avec prédilection le parfum de vanille qu'exhalent ces fleurs exiguës, grésillant et se réduisant au soleil, comme un charbon violet.
Oui, ce fut là le paradis et je l'eusse trouvé plus satisfaisant encore si les framboises, mon fruit préféré, n'eussent pas fractionné l'enchantement qu'elles procuraient au goût par leurs multiples et embarrassants pépins ! Mais si je réfléchis, mon bonheur ne me paraissait complet que par cela : même qu'il avait d'inachevé.
J'attendais. Enfant installée dans un jardin d'avant Adam et Eve, je savais bien, innocemment, qu'il se révélerait à moi, le couple énigmatique pour qui l'univers semble créé et dont la mission est de perpétuer le sort hasardeux de l'homme dans l'inconnaissance de toute raison discernable et probablement dans l'absence de tout but éternel. Ce sentiment de l'amour, qui constitue l'intérêt de la vie, a pour compagnon et pour ombre couchée à son côté le sentiment de la mort. Un après-midi de juillet je marchais, toute petite, sur la terrasse de granit, surplombant le lac et enrichie de sphinx en bronze noir, une de mes mains tenue par mon père, l'autre par sa sœur très aînée, ma tante Elise, lorsque j'entendis tous deux me dire, avec précaution, avec ménagement et tendresse, ces mots extraordinaires. « L'oncle Jean est mort. »
Ils concevaient donc qu'ils allaient, pour la première fois, offrir à une enfant une pensée terrifiante, car la douceur de leur voix témoignait d'un sentiment de crainte envers moi, et d'excuse.

Evian. Le dôme restauré de l'ancien établissement thermal devenu le "Palais Lumière"

258. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 6.

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6. Octobre, c'est le moment de la fenaison; l'odeur du foin fauché qui jonchait les plaines et les coteaux était si dense, que, par une confusion des sens, cette vaste senteur semblait verte. Les cloches des troupeaux, que les sommets neigeux rendaient aux pâturages de la rive, emplissaient l'air d'un angélus pastoral. A l'heure du crépuscule, la troupe invisible des génies de l'air déployait avec plus d'empressement que ne le font les marchands d'Orient le tapis du soleil déclinant qui dorait jusqu'à la couche secrète de l'onde.
L'intérieur de notre maison, (la villa Bassaraba à Amphion) les boiseries du vestibule, des escaliers et du salon, les tentures fleuries de bouquets tramés dans le chanvre, le piano verni où jouait ma mère, s'imprégnaient d'humidité combattue par des feux de bois, où éclataient en étincelles les vigoureuses pommes de pin ramassées sur les pelouses du jardin ventilé.
Dans ces moments où l'asile humain lutte contre le turbulent automne, je compris pourquoi la demeure peut, en dépit de son aspect de tutélaire prison, rappeler si fortement la nature et en dispenser les baumes., file est née de l'arbre et conserve jusque dans ses humbles revêtements, réduits à nous rendre service, la moelle, l'essence, les fibres et la résine des forêts. De là ce parfum secret et insistant des logis, aussi radieux à l'odorat que la couleur l'est au regard. Si parfaites de transparence, de pureté, de bonheur sans inquiets désirs furent de telles journées de Savoie qu'elles devaient me servir de modèle définitif pour la figure du monde, selon mon choix.
Mon père, dissimulant sous un robuste entrain le regret que lui causait la séparation d'avec son jardin triomphal et d'avec sa famille, était rentré à Paris afin de conduire mon frère aîné, âgé de neuf ans, au collège. Ma mère, entourée de convives familiers, continuait de mener sa vie habituelle enveloppée de musique, soucieuse de visites à rendre aux châtelains du lac. […]Habitations toutes exquises par le lierre, le buis géant, les vignes, les plates-bandes de calcéolaires et de bégonias, l'ombrage des noyers et des châtaigniers, indifférents à la sécheresse casanière de l'arbre généalogique.

Blason de la ville d'Evian. Chapelle latérale de l'Eglise Notre-Dame.

257. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 5.


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5. Revenons à ces journées enfantines qui, chacune créatrice, nous apportent une, neuve nourriture dont nous bénéficierons en notre esprit, en nos actes, en nos oeuvres futures. Edouard VII, alors prince de Galles, de passage à Lausanne, annonça, un jour d'automne, sa visite à Amphion. [...] La saison épanouie, à peine tachée par la rouille dentelant de secrets taillis, mais en ses élans visibles peinturée de pourpre et de feu comme les brugnons réputés des espaliers d'Amphion, accueillit dans un envolement de vent bleu et de feuilles colorées le prince courtois.
Un thé superbe lui fut servi dans la salle à manger d'aspect simple et désuet, décorée de tableaux giboyeux, et dont les portes vitrées, ouvertes sur une portion parfaite du paysage, encadraient l'horizon liquide, la terrasse ombragée de palmes, où des chaises de jardin, rendues confortables par une élasticité métallique, brillaient d'un jaune vif qui les apparentait aux massifs des pelouses.
Descendues des balcons, les vignes vierges carminées de septembre se balançaient comme d'innocents serpents veloutés. De tous côtés se pressait contre les fenêtres allongées du chalet le peuple des fuchsias, arbustes aux fleurs violettes et purpurines, éclatées sur de longs pistils, et qui semblent de ténues danseuses aériennes.

Blason de la ville d'Evian. Façade de l'ancien hospice, dans la rue Nationale.