3.26.2008

259. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 7.

----------------------------------
7. Que de lassitude, que d'ennui, de bâillements, d'irritation, de colères, de désir de mourir chez l'enfant ! Il ne sait pas pourquoi il a été introduit dans la cage du monde, il erre, rôde, s'affaisse jusqu'à ce que la turbulente nature, à travers les barreaux, lui ait murmuré son véridique, invincible et décevant secret !
Petite fille, j'ai, certes, goûté des moments de paradis à Amphion, dans l'allée des platanes étendant sur le lac une voûte de vertes feuilles; dans l'allée des rosiers, où chaque arbuste, arrondi et gonflé de roses, laissait choir ses pétales lassés sur une bordure de sombres héliotropes; je respirais avec prédilection le parfum de vanille qu'exhalent ces fleurs exiguës, grésillant et se réduisant au soleil, comme un charbon violet.
Oui, ce fut là le paradis et je l'eusse trouvé plus satisfaisant encore si les framboises, mon fruit préféré, n'eussent pas fractionné l'enchantement qu'elles procuraient au goût par leurs multiples et embarrassants pépins ! Mais si je réfléchis, mon bonheur ne me paraissait complet que par cela : même qu'il avait d'inachevé.
J'attendais. Enfant installée dans un jardin d'avant Adam et Eve, je savais bien, innocemment, qu'il se révélerait à moi, le couple énigmatique pour qui l'univers semble créé et dont la mission est de perpétuer le sort hasardeux de l'homme dans l'inconnaissance de toute raison discernable et probablement dans l'absence de tout but éternel. Ce sentiment de l'amour, qui constitue l'intérêt de la vie, a pour compagnon et pour ombre couchée à son côté le sentiment de la mort. Un après-midi de juillet je marchais, toute petite, sur la terrasse de granit, surplombant le lac et enrichie de sphinx en bronze noir, une de mes mains tenue par mon père, l'autre par sa sœur très aînée, ma tante Elise, lorsque j'entendis tous deux me dire, avec précaution, avec ménagement et tendresse, ces mots extraordinaires. « L'oncle Jean est mort. »
Ils concevaient donc qu'ils allaient, pour la première fois, offrir à une enfant une pensée terrifiante, car la douceur de leur voix témoignait d'un sentiment de crainte envers moi, et d'excuse.

Evian. Le dôme restauré de l'ancien établissement thermal devenu le "Palais Lumière"

258. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 6.

-------------------------
6. Octobre, c'est le moment de la fenaison; l'odeur du foin fauché qui jonchait les plaines et les coteaux était si dense, que, par une confusion des sens, cette vaste senteur semblait verte. Les cloches des troupeaux, que les sommets neigeux rendaient aux pâturages de la rive, emplissaient l'air d'un angélus pastoral. A l'heure du crépuscule, la troupe invisible des génies de l'air déployait avec plus d'empressement que ne le font les marchands d'Orient le tapis du soleil déclinant qui dorait jusqu'à la couche secrète de l'onde.
L'intérieur de notre maison, (la villa Bassaraba à Amphion) les boiseries du vestibule, des escaliers et du salon, les tentures fleuries de bouquets tramés dans le chanvre, le piano verni où jouait ma mère, s'imprégnaient d'humidité combattue par des feux de bois, où éclataient en étincelles les vigoureuses pommes de pin ramassées sur les pelouses du jardin ventilé.
Dans ces moments où l'asile humain lutte contre le turbulent automne, je compris pourquoi la demeure peut, en dépit de son aspect de tutélaire prison, rappeler si fortement la nature et en dispenser les baumes., file est née de l'arbre et conserve jusque dans ses humbles revêtements, réduits à nous rendre service, la moelle, l'essence, les fibres et la résine des forêts. De là ce parfum secret et insistant des logis, aussi radieux à l'odorat que la couleur l'est au regard. Si parfaites de transparence, de pureté, de bonheur sans inquiets désirs furent de telles journées de Savoie qu'elles devaient me servir de modèle définitif pour la figure du monde, selon mon choix.
Mon père, dissimulant sous un robuste entrain le regret que lui causait la séparation d'avec son jardin triomphal et d'avec sa famille, était rentré à Paris afin de conduire mon frère aîné, âgé de neuf ans, au collège. Ma mère, entourée de convives familiers, continuait de mener sa vie habituelle enveloppée de musique, soucieuse de visites à rendre aux châtelains du lac. […]Habitations toutes exquises par le lierre, le buis géant, les vignes, les plates-bandes de calcéolaires et de bégonias, l'ombrage des noyers et des châtaigniers, indifférents à la sécheresse casanière de l'arbre généalogique.

Blason de la ville d'Evian. Chapelle latérale de l'Eglise Notre-Dame.

257. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 5.


----------------------------
5. Revenons à ces journées enfantines qui, chacune créatrice, nous apportent une, neuve nourriture dont nous bénéficierons en notre esprit, en nos actes, en nos oeuvres futures. Edouard VII, alors prince de Galles, de passage à Lausanne, annonça, un jour d'automne, sa visite à Amphion. [...] La saison épanouie, à peine tachée par la rouille dentelant de secrets taillis, mais en ses élans visibles peinturée de pourpre et de feu comme les brugnons réputés des espaliers d'Amphion, accueillit dans un envolement de vent bleu et de feuilles colorées le prince courtois.
Un thé superbe lui fut servi dans la salle à manger d'aspect simple et désuet, décorée de tableaux giboyeux, et dont les portes vitrées, ouvertes sur une portion parfaite du paysage, encadraient l'horizon liquide, la terrasse ombragée de palmes, où des chaises de jardin, rendues confortables par une élasticité métallique, brillaient d'un jaune vif qui les apparentait aux massifs des pelouses.
Descendues des balcons, les vignes vierges carminées de septembre se balançaient comme d'innocents serpents veloutés. De tous côtés se pressait contre les fenêtres allongées du chalet le peuple des fuchsias, arbustes aux fleurs violettes et purpurines, éclatées sur de longs pistils, et qui semblent de ténues danseuses aériennes.

Blason de la ville d'Evian. Façade de l'ancien hospice, dans la rue Nationale.

256. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 4.


--------------------------
4. Absorption de la Nature par tous les sens ; tressaillement en mon cœur de la poésie; vague et total enveloppement de l'être par l'amour, dont j'avais ressenti le précis vertige dans notre chambre du chalet, lorsque le jeune matelot Alexis, soulevant de terre la petite fille que j'étais, l'embrassa sur la joue, d'une lèvre duvetée dont notre bonne allemande avait bien la connaissance, toutes ces sensations, bercées au rythme allègre de la victoria, montaient de mon rêve innocent vers les cieux de Savoie, me jetaient en eux et semblaient m'y fixer parmi la liquide palpitation des étoiles du soir.
Pendant ces promenades au crépuscule paisible, nous voyions, parfois, venir de loin un pauvre homme dépenaillé, soutenu et dirigé un peu brutalement par deux gendarmes savoyards aux bons visages lustrés. Le groupe aperçu à distance par moi, qui voyais aussi nettement l'amplitude de l'horizon que les délicates et fermes coutures de l'épi de blé et que le gonflement du col chantant d'un roitelet sur la branche d'un sapin évasée en panache d'écureuil, me causait une souffrance aiguë. Je ne haïssais pas les gendarmes agrestes, dociles envers d'invisibles décrets, mais j'aimais leur prisonnier. Pauvre homme ivre, sans doute ou triste indigent ayant dérobé quelque objet à l'étalage d'un bâzar. L'avait-il voulu, ce méfait pour lequel il trébuchait entre deux étreintes énergiques, sur la route où périssait, aux yeux des passants, son maigre et modeste honneur ?

Le prince de Brancovan, père d'Anna de Noailles.

255. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 3.


--------------------------
3. Sur le bord de la route (entre Amphion et Evian) se rangeaient, sous la direction benoîte d'un adolescent intrigué par notre passage, une multitude de petits porcs noirs, démons gaiement dessinés. Déjà comestibles à l'œil, on eût voulu les arracher à leur destir inéluctable et succulent, ainsi que leur mère énorme, armoire ambulante qui les suivait et qui eût pu les receler de nouveau les cris d'un pourceau ligoté, mis à mort pour des agapes paysannes, et que j'entendis dans mes plus neuves années m'avaient laissé l'atroce souvenir d'un crime laborieux, maladroit et cachottier. J'eus aussi de vifs chagrins pour le petit veau encore mol et crémeux, qu'un paysan traînait par une corde sur le chemin ou emportait au trot de sa charrette.
"On le mène à l'abattoir", avait dit, la première fois, l'une de nos bonnes.
Eperdue de douleur, je demandai à l'acheter. A présent encore, l'argent m'apparaît surtout comme un moyen de soustraire les créatures à leur sort redouté; la fortune est, à mes yeux, l'auxiliaire de la compassion plus encore que du plaisir.
Parmi les plaines qui, aux côtés de la route d'Amphion à Thonon, étalaient des tons verts, cuivrés ou vermeils, selon la culture du sol, j'apercevais soudain, avec allégresse, une prairie que, par places seulement, des coquelicots capricieusement recouvraient : archipels de fleurs écarlates et sirupeuses, vivant là, en tribu, leur éphémère existence, de couleur triomphale.
----------------
Hôtel de Ville d'Evian : "Le Penseur" d'après Michel-Ange

254. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 2.


-------------------
2. L'enfant que je fus et que, pareille en cela à tous les êtres, je suis restée, car rien n'est plus vrai que le magnifique vers de Victor Hugo, adressé par un adulte à un vieillard: "La beauté de l'enfance est de ne pas finir", était donc tout différent des autres. J'éprouvais, parmi ma société enfantine, un sentiment erroné de parité, alors même que mes parents et leurs amis m'entouraient de louanges, qui, loin de corrompre mon cœur, suscitaient en moi un amour plein de gratitude et de, modestie. L'orgueil qui devait s'affirmer et m'accompagner dans la vie n'était ni fat ni envahissant, mais n'a cessé de ressembler à une prière élevée vers l’inconnu.
J'étais dotée de cette sympathie envers tous les êtres dont le seul obstacle est pour moi l'inimitié chagrinante d'autrui. A chaque témoignage de tendresse qui m'était adressé un désir suffocant de rendre au donateur un peu de son bienfait et davantage encore m'écartelait le cœur. C'est une des tragiques pauvretés de l'enfance que tout échange lui soit interdit; elle n'a aucun moyen d'offrir; elle ne peut qu'être aimée ; l'immense amour dont elle-même dispose, n'est pas recueilli, pas entendu.
Que de pelotes à épingles confectionnées par moi, pour mon entourage protecteur, au moyen de vieux journaux dont je bourrais des lambeaux d'étoffe mal rapprochés et mal cousus !
Que d'éventails espérés, en joignant puis en déployant les plumes que les paons phosphorescents et blancs, d'Amphion abandonnaient comme un branchage verdoyant ou neigeux sur le gravier du jardin !
--------------------
Porte d'entrée de l'Hôtel de Ville d'Evian. Détail : "La sculpture"

2.25.2008

253. Anna de Noailles : "Le Livre de ma Vie". 1/7.

---------------------
Dans les messages qui suivent - 253 à 259 - je propose au lecteur sept extraits du "Livre de ma Vie", dans lesquels la Comtesse de Noailles évoque le Chablais, la route entre Amphion et Thonon, la villa Bassaraba au bord du lac où elle résidait pendant la belle saison lorsqu'elle était enfant. L'ouvrage, publié en 1932 chez Hachette a été réédité en 1976 au Mercure de France.
--------------------------
1/7. Eventails rebelles et décevants, qui toujours retombaient à l'état d'un mince et vertical plumeau ! Dès le seuil du salon, que rendaient séduisant l'odeur de la gaie cretonne imprégnée comme un végétal d’une légère humidité, l'arôme de parquet ciré et l'effluve des mille roses débordant les vases de cristal, j'étais, je le reconnais, l'orgueil de ma famille.
Mais je jugeais raisonnablement qu'on n'eût pas dû adresser à une petite fille les louanges qui m'étaient décernées publiquement. Ma mère, pour qui la musique représentait l'art suprême, ne doutait d'aucune de mes facultés. Elle entassait des volumes cartonnés de la collection Litolff sur le tabouret du piano, m'y faisait asseoir et annonçait que j'allais composer immédiatement des mélodies évocatrices, sur le sujet qui me serait donné.
C'est ainsi que, tremblante, embarrassée, mais l'oreille tendue nettement vers l'infini, je reproduisais, à la manière d'une dictée harmonieuse et colorée, le chant des oiseaux, la naissance pâle et puis éclatante du jour, la campagne pastorale, la caquetante et radieuse basse-cour, la rêverie du croissant de la lune au-dessus des magnolias en fleur qu'enveloppait l'haleine mouillée du lac.
Encouragée par un auditoire toujours trop bienveillant et, sans doute, sensible aux yeux verts allongés d'une enfant qui portait avec timidité les présents d'un destin privilégié, j'écrivis de petits morceaux de musique que ma mère fit relier dans un album de l'aspect le plus sérieux. Je demandai et j'obtins facilement qu'on inscrivit sur le cuir, couleur de noisette, en lettres d'or, le nom d'Anna.
Sur quoi n'ai-je pas, de ma main d'enfant, écrit ce nom ? Le besoin où se trouve un petit être de se constituer le porte à reproduire le plus qu'il peut le signe qui le représente. Écrire sur des cahiers, sur des livres, sur du papier buvard, sur des cartons à chapeaux, sur le sable des allées, le nom d'Anna, équivalait certainement à ces médications fortifiantes qu'on donne aux enfants pour assurer le bon état et la croissance des os.
---------------------------
Porte d'entrée de l'Hôtel de Ville d'Evian. Détail : "La peinture"

2.21.2008

252. Martine de Rosny-Farge : "Orage sur le Léman". 6/6.

----------------------------
6. […] La pluie avait cessé de tomber, le vent s'essoufflait mais les vagues continuaient de bousculer la grève. Leur rumeur paralysa les passagers quelques instants au fond de la cochère.
L'équipage vérifia l'état de la cargaison, soulagé du peu de dommages. La chèvre se taisait, debout les quatre pattes écartées sur le fond encore branlant. Elle semblait s'être adaptée à la mobilité de l'eau en spécialiste des conjonctures précaires. Les poules ébouriffaient leurs plumes.
Le batelier jaugea la situation et s'adressant à un des matelots:
- Nicolas, tu vas surveiller le chargement et tu dormiras cette nuit dans le bateau. Nous reviendrons demain lorsque le temps sera tout à fait calmé. Nous tirerons la cochère de la roselière et la ramènerons au port.
Et s'adressant aux passagers:
- Nous allons gagner Nernier à pied. Ce n'est pas loin, un peu plus d'un quart de lieue. Prenez tout ce que vous pourrez.
La femme rassurée, tangua vers ses ballots. Elle les jeta un à un dans les bras du matelot qui les portait à la rive. Elle souleva ses jupes, y déposa ses sabots et sauta dans l'eau. Les cailloux lui labouraient les pieds mais elle avança sans se plaindre, se frayant un chemin dans les roseaux. Elle les écartait de sa main libre, veillant à ne pas se blesser aux bords de leurs feuilles tranchantes. Ils se refermaient derrière elle avec un bruit étrange. Ses cuisses nues poussaient l'eau avec bonne humeur.
Elle fut bientôt à pied sec sur une petite grève surplombée de noisetiers et de prunelliers. Dans ce fouillis de branchages et de roseaux, elle ne savait où passer.
- Monte tout droit, la Rosine! Accroche-toi aux branches.
Elle remit ses sabots, retroussant à nouveau ses jupes, elle s'introduisit dans la verdure. Elle glissait sur la terre argileuse mouillée par l'orage mais se tirant de branches en branches, elle finit par émerger à l'air libre au bord d'un champ de blé.

Yvoire. Source : http://www.flickr.com/photos/jeanrachez/2337054017/in/pool-20239347@N00